Parole d’autres

Parfois, quand je lis, il se passe quelque chose. Un accord, une empathie avec le texte et son auteur. Alors je reviens en arrière et j’en profite à nouveau. Par peur de perdre ces extraits, j’ai décidé de les recenser ici, sur cette page. En espérant qu’ils vous feront la même chose qu’à moi.

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Romain GARY – Les racines du ciel

« La décence : une chose évidemment sans grandes ambitions, sans génie, sans possibilités grandioses, mais quand même un tournant devant lequel l’humanité eût dû hésiter plus qu’elle ne l’avait fait ».

Romain GARY – La promesse de l’aube

« L’humour est une déclaration de dignité, une affirmation de la supériorité de l’homme sur ce qui lui arrive ».

Charles PEGUY – Cahiers de la quinzaine

« Quelle folie, que de devoir lier à la Déclaration des droits de l’homme une Déclaration de paix. Comme si une déclaration de justice n’était pas en elle-même et instantanément une déclaration de guerre ».

Albert CAMUS – La Chute

« Mon accord avec la vie était total, j’adhérais à ce qu’elle était, du haut en bas, sans rien refuser de ses ironies, de sa grandeur, ni de ses servitudes. En particulier la chair, la matière, le physique en un mot, qui déconcerte ou décourage tant d’hommes dans l’amour ou dans la solitude, m’apportait, sans m’asservir, des joies égales. J’étais fait pour avoir un corps ».

« Qu’ils soient athées ou dévots, moscovites ou bostoniens, tous chrétiens, de père en fils. Mais justement, il n’y a plus de père, plus de règle ! On est libre, alors il faut se débrouiller et comme ils ne veulent surtout pas de la liberté, ni de ses sentences, ils prient qu’on leur donne sur les doigts, ils inventent de nouvelles règles, ils courent construire des bûchers pour remplacer les églises. Des Savonarole, je vous dis. Mais ils ne croient qu’au pêché, jamais à la grâce ».

André GIDE – L’Immoraliste

« Je m’épouvantai de ce calme ; et brusquement m’envahit de nouveau, comme pour protester, s’affirmer, se désoler dans le silence, le sentiment tragique de ma vie, si violent, douloureux presque, et si impétueux que j’en aurais crié, si j’avais pu crier comme les bêtes. Je pris ma main, je me souviens, ma main gauche dans ma main droite ; je voulus la porter à ma tête et le fis. Pourquoi ? pour m’affirmer que je vivais et trouver cela admirable. Je touchai mon front, mes paupières. Un frisson me saisit. Un jour viendra – pensai-je – un jour viendra où même pour porter à mes lèvres même l’eau dont j’aurai le plus soif, je n’aurai plus assez de forces… Je rentrai, mais ne me recouchai pas encore ; je voulais fixer cette nuit, en imposer le souvenir à ma pensée, la retenir ; indécis de ce que je ferais, je pris un livre sur ma table, – la Bible – la laissai s’ouvrir au hasard ; penché dans la clarté de la lune je pouvais lire ; je lus ces mots du Christ à Pierre, ces mots, hélas ! que je ne devais plus oublier : « Maintenant tu te ceins toi-même et tu vas où tu veux aller ; mais quand tu seras vieux, tu étendras les mains… » Tu étendras les mains… Le lendemain, à l’aube, nous partîmes ».

François-René de CHATEAUBRIAND – Mémoires d’Outre-Tombe

« Mais le cœur de Lucile ne pouvait battre que dans un air fait exprès pour elle, et qui n’avait point été respiré. Elle dévorait avec rapidité les jours du monde à part dans lequel le ciel l’avait placée. (…) En la contemplant, je croyais apercevoir dans Lucile toute mon enfance, qui me regardait derrière ses yeux un peu égarés. La vision de douleur s’évanouit : cette femme, grevée de la vie, semblait être venue chercher cette autre femme abattue qu’elle devait emporter ».

Louis-Ferdinand CELINE – Voyage au bout de la nuit

« Si les gens sont si méchants, c’est peut-être seulement parce qu’ils souffrent, mais le temps est long qui sépare le moment où ils ont cessé de souffrir de celui où ils deviennent un peu meilleurs ».

Milan KUNDERA – L’insoutenable légèreté de l’être

« Les frontières du silence se resserraient sur l’Europe, et l’espace où s’accomplissait la Grande Marche n’était plus qu’une petite estrade au centre de la planète. Les foules qui se pressaient jadis au pied de l’estrade avaient depuis longtemps détourné la tête, et la Grande Marche continuait dans la solitude et sans spectateurs. Oui, songeait Franz, la Grande Marche continue, malgré l’indifférence du monde, mais elle devient nerveuse, fébrile, hier contre l’occupation américaine au Vietnam, aujourd’hui contre l’occupation vietnamienne au Cambodge, hier pour Israël, aujourd’hui pour les Palestiniens, hier contre Cuba, demain contre Cuba, et toujours contre l’Amérique, chaque fois contre les massacres et à chaque fois pour soutenir d’autres massacres, l’Europe défile et pour pouvoir suivre le rythme des événements sans en manquer un seul, son pas s’accélère de plus en plus, si bien que la Grande Marche est un cortège de gens pressés défilant au galop, et la scène rétrécit de plus en plus, jusqu’au jour où elle ne sera qu’un point sans dimensions ».

Milan KUNDERA – La plaisanterie

« Rien ne rapproche les gens aussi vite (même si c’est souvent un rapprochement trompeur) qu’une entente triste, mélancolique ; cette atmosphère de connivence paisible qui endort n’importe quelle espèce de craintes ou de freins et que comprennent les âmes fines comme les vulgaires, représente le mode de rapprochement le plus facile, et pourtant si rare : il y faut en effet écarter ce « maintien mental » que l’on s’est composé, les gestes et mimiques fabriqués, et se conduire avec simplicité ; j’ignore comment j’étais parvenu à cela (d’un coup, sans préparation), comment j’avais pu en arriver là, moi qui tâtonnais toujours comme un aveugle derrière mes faux visages ; je n’en sais rien ; mais je ressentais cela comme un don inattendu, une libération miraculeuse ».

Sylvain TESSON – Extrait interview Le Point (2020)

« Pour s’extraire de soi-même, il faut un récit supérieur : de la foi, de l’amour, de la grandeur, un projet, un rêve, enfin quelque chose qui vous emporte. Autrefois, les dirigeants le savaient. Ils s’entouraient d’écrivains, d’artistes. Un beau discours peut mettre le feu aux poudres. Les Grecs : avant le combat, exaltation par le Verbe. La galvanisation par la parole, c’est Achille sur la plaine de Troie, Churchill sous les bombes, Napoléon avant la charge. L’Histoire, c’est d’abord un discours qui deviendra un récit. Quel roman ! (…) Il nous reste pour fouetter nos ressorts spirituels la défense de la laïcité et de la liberté d’expression. On essaie d’établir un récit d’adhésion avec cela, mais ce n’est pas très jouissif, avouez-le… C’est merveilleux, Charb, cela me fait beaucoup rire, je veux bien me battre pour que ses dessins continuent à être exhumés et publiés post mortem, mais est-ce aussi mystique que Dieu, le roi, la République, la Commune, l’Empire, le paradis, l’anarchie, l’ivresse privée, la liberté publique guidant le peuple, que sais-je encore, toutes ces allégeances à de grandes idées ? Souvenez-vous de l’exergue de la Jeanne d’Arc de Joseph Delteil : « À ma mère, au général Bonaparte et à la Vierge Marie ». En voilà des choses pour lesquelles se battre ! La laïcité et la liberté d’expression, certes, cela vaut le coup, mais cela ne suffit pas ».

Charlie CHAPLIN – Autobiographie

« Je compris alors ce qu’était le bonheur parfait, quelque chose de très proche de la tristesse ».

Pierre DESPROGES – Tribunal des flagrants délires

« S’il est vrai que l’humour est la politesse du désespoir, s’il est vrai que le rire, sacrilège blasphématoire que les bigots de toutes les chapelles taxent de vulgarité et de mauvais goût, s’il est vrai que ce rire-là peut parfois désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles, alors, oui, on peut rire de tout, on doit rire de tout. De la guerre, de la misère et de la mort ».

André SUARES – ? (sur Napoléon) 

« Sa plus haute vertu aura été de révéler à la masse humaine la puissance du peuple en armes, qui brûle de donner son propre idéal à tout le reste du monde »

Friedrich Nietzsche – ?

« On doit autant que possible éviter le hasard, l’excitation extérieure ; s’empirer en quelque sorte fait partie de l’élémentaire sagesse instinctive, de la gestation intellectuelle ».