Journal de bord de scène

Cette page a pour but de raconter, à la première personne, mon parcours dans le milieu scénique. Bonne lecture à toutes et à tous.

Introduction
Chapitre 1 – Genèse des envies et théâtre
Chapitre 2 – One-Man et confirmation souterraine
Chapitre 3 – Familiarisation avec l’humour debout
Chapitre 4 – Premières scènes ouvertes et effraction au LSC
Chapitre 5 – Découverte, zèle et succès de l’insouciance
Chapitre 6 – Ventre mou, ou presque
Chapitre 7 – Confiance Spotienne et mois des premières
Chapitre 8 – Découverte Sauvage et anecdote Philipsienne
Chapitre 9 – Parenthèse douteuse
Chapitre 10 – Audition, confiance et vacances troublantes
Chapitre 11 – Redécouverte du Laugh Steady Crew et Première
Chapitre 12 – Ma pire/Meilleure semaine
Chapitre 13 – Réflexions « clownesques »

 

Introduction

Il est d’usage, lorsque l’on entame un récit – d’autant plus quand il est personnel – de s’interroger sur le pourquoi d’une telle initiative. Le fais-je pour moi ou bien dans le but que certains y trouvent une source d’amusement, de motivation voire même – soyons fous – d’inspiration ? Sûrement un peu des deux. Ou des quatre, je ne sais pas trop. Peut-être est-ce simplement une aide à la mémoire, une manière de s’octroyer le luxe de revivre, dans un futur un peu éloigné, la source de sa nostalgie. Ou encore, une façon de garder les pieds sur terre en cas de succès imprévu. Bah voyons.

Je sais que j’aime ce genre d’histoire. Revivre des parcours, à la condition qu’ils ne soient ni idéalisés, ni enjolivés. On reparlera du masochisme propre à celui qui monte sur scène, mais de manière très théorique, j’éprouve beaucoup de tendresse à l’égard des échecs, des découragements, de ces instants de triomphe finalement requalifiés a posteriori en « défaites encourageantes ». C’est cet amour des péripéties qui me font imaginer que d’autres, peut-être, prendront du plaisir à (re)vivre les miennes. Et c’est surtout parce que mon histoire commence à peine que l’envie de la raconter prend tout son sens. Raconter une histoire passée et centrée sur soi, c’est une autobiographie, genre littéraire qui peut facilement tomber – et encore plus dans le cas d’une carrière artistique – dans le nombrilisme le plus absolu. Alors que raconter une histoire en cours ! C’est comme écrire un journal de bord. En prenant juste assez de temps pour pouvoir voir les choses avec recul, et pas assez pour ne pas risquer de les oublier.

Les premiers chapitres couvriront le « passé », à savoir toutes ces périodes pour lesquelles je n’avais tout simplement pas encore eu l’idée d’un journal de bord – et pour ce faire vous promets de faire au mieux le tri dans l’archivage de mes souvenirs. Ensuite, nous reviendrons au présent, et je pourrai alors me permettre de publier au fur et à mesure de mon évolution. À quelle périodicité ? Aucune idée. Quand je sentirai que le laps de temps qui se sera écoulé m’aura apporté quelque chose de différent, de nouveau. Soit les choses iront dans le bon sens et ce sera chouette d’en garder un bon souvenir, soit elles choisiront d’aller dans l’autre direction et dans ce cas, autant avoir une trace de ce qu’il ne faut surtout pas faire.

Vous vous dites sûrement : « il dit court, mais ça n’a pas l’air court du tout cette connerie ! ». Effectivement, par rapport à ce qu’exigent les réseaux sociaux aujourd’hui, c’est long. Mais par rapport à un roman, ce n’est pas grand chose. Plus tard, bien plus tard, quand j’observerai, au choix, des montagnes enneigées de ma terrasse ou les passants du dessous de mon pont – l’avenir nous le dira – je serai content d’avoir pensé à ajouter des détails à cette histoire ; un peu comme quand on découvre une vidéo de soi petit en train de faire une activité à première vue quelconque : un dessin, une puzzle, une incantation chamanique.

Ce qui paraît insignifiant quand on le vit paraît souvent d’une importance majeure quelques années plus tard. Je compte là-dessus.

Chapitre 1 – Genèse des envies et théâtre

(septembre 2015 – septembre 2016)

J’ai commencé la scène comme on commence une analyse : à reculons et sans s’en avouer les objectifs réels. Je le sais, j’ai fait les deux.

Durant mon enfance, ni spectacle comique sur l’étagère des DVD, ni biberonnage au Jamel Comedy Club, ni frère ou soeur pour me guider ; en cinq mots : le Sahara de la culture humoristique. Mon père avait beau souvent me répéter le fameux « est-ce que tu baises » des Inconnus, je dois admettre que quand on n’a pas la référence, c’est plus gênant qu’autre chose. Non, comme beaucoup, j’ai commencé pour des raisons que je prenais thérapeutiques : prendre confiance en moi, assumer de m’assumer devant les autres, accepter de faire ce que j’appellerais avec beaucoup d’élégance « de la merde » ; ayant depuis toujours, et à tort, une phobie paralysante de la moyenne : faire du parfait ou ne rien faire. Au fur et à mesure, je me suis rendu compte que ces raisons n’étaient pas les bonnes, mais je garde ça pour plus tard. En plus, d’ici la fin de ce chapitre, elles auront probablement encore changé.

Je me suis donc inscrit dans un premier temps au théâtre. À l’Atelier Off, pour être précis. Tous les lundis soirs pendant un an – enfin, pendant 8 mois, on parle d’une association tout de même. On y faisait des exercices de respiration, on y mimait le départ de trains sur les quais de gare (scène tout à fait habituelle) et surtout, on essayait d’y jouer des classiques de toutes périodes. Et je dis bien essayer, car soyons honnêtes, le résultat était souvent… Théâtral. Une fille du groupe devait, durant l’un de ses sketchs, jouer la colère et dégager d’un mouvement d’humeur une bouteille d’eau qui trônait sur le dessus de la table du salon. La baffe arrivait toujours une seconde trop tard : « j’en peux plus de toi / pause d’une seconde / la main dégage la bouteille d’eau ». Dans le jeu, cette seconde, qui en durait mille, provoquait à chaque fois l’hilarité de toute la troupe (elle a même accouché d’un gif). Une demi-seconde et on passait de la tragédie à la farce. Sans le savoir, en se moquant, nous intériorisions l’importance du timing dans l’humour.

Quand la plupart choisissaient Feydaux, Molière ou autres grands auteurs, j’allais sur les Frères Taloche. En effet, nous étions 2 par texte, ce qui eut d’ailleurs un impact majeur sur ma facilité initiale à monter sur scène – là encore on y reviendra plus tard, mais quand je m’y aventurerai seul, le résultat sera loin d’être aussi probant. Je jouais un braqueur de banque un peu idiot qui se rend dans un bureau de professionnels du braquage pour comprendre pourquoi il n’y arrive pas. Ma comparse jouait ledit professionnel. Les 3 premières fois, rien ne marchait. La 4e, lors d’un exercice où l’on devait jouer notre personnage autrement, je jouai le mien en lui improvisant un côté « folle ». Je mets des guillemets car je trouve ça con rien qu’en le lisant, mais ce fut le cas. A posteriori, je ne comprends pas comment ce sketch a pu durer si longtemps – et en même temps, je le comprends. Parce que ça marchait. Et parfois, même souvent au début, c’est une raison suffisante. J’ai donc joué ce sketch, avec ce personnage que je n’assumerais probablement plus aujourd’hui (pour une fois, ça va dans l’autre sens). Une fois, deux fois, trois fois. J’avais un autre sketch, « moderne » lui aussi, de Pierre Palmade et Michèle Laroque, « La belle-mère », que je jouais avec une camarade. Ici pas de personnage surjoué ou d’exagération quelconque, juste du jeu pur. Et si le résultat n’était pas non plus parfait, cela me permettait d’être quelqu’un d’autre une fois par semaine, luxe auquel je crois que beaucoup autour de moi souscriraient s’ils en avaient l’occasion.

Et puis l’heure est venue. Après en avoir plus ou moins secrètement rêvé pendant des années, et après l’avoir touché du doigt en jouant pendant des semaines devant un public composé de mes partenaires de jeu, j’allais véritablement monter sur scène. Dans un théâtre, celui de Dix heures pour être précis. C’était en juin 2016, pour le « spectacle » de fin d’année de mon atelier, classique dans les écoles parisiennes. J’avais l’impression de revivre mes danses de kermesses de primaire, déguisé en libellule ou en lionceau (c’est arrivé, à mon grand regret). La salle était remplie de proches d’humoristes, certes, mais ça restait une première scène, avec toute l’appréhension qui va avec. Les membres de ma troupe eurent la possibilité de ramener 10 personnes chacun. Ils en ramenèrent finalement 11. Pourquoi ? Parce que je n’amenais personne, évidemment. Secret total sur cette représentation. J’avais mis 25 ans à monter sur scène, il ne fallait pas pousser la chose trop vite non plus. La pièce commençait par ce qui est peut-être la chose la plus bizarre et la plus gênante que j’aie jamais eu à jouer : le « bourdon ». Ma professeure de l’époque, au demeurant très sympathique, nous avait demandé de jouer cet extrait complètement improbable. Sûrement pour nous sortir de notre zone de confort. Bien joué Alexandra, ça nous en a bien sorti. Après des répliques sans queue ni tête (il faut quand même préciser que nous le jouions abominablement mal), une musique de bruit de bourdon s’activait, et nous devions parcourir la scène dans des directions aléatoires en faisant « bzzzzz » avec notre bouche. Très sincèrement, si j’avais eu ne serait-ce qu’un proche dans la salle, je crois que je serais mort instantanément de honte. J’admire encore mes camarades d’avoir réalisé cette prouesse. F, M, C, A, H, bravo à vous. Les deux sketchs se passèrent plutôt bien, et je reçus quelques félicitations à la sortie. Je restais rouge en repensant au bourdon, mais quelque part, j’étais fier de moi : je l’avais fait, ce putain de bourdon. Des mois auparavant, je n’aurais même pas voulu en entendre parler. Donc bourdon, si tu m’entends, merci. Mais ne reviens pas.

Quelques semaines plus tard, on me proposa de rejouer le sketch du braquage, qui avait bien marché, à la soirée cette fois-ci de toute l’école. J’acceptai, et c’est ainsi que je le rejouai au Théâtre du Gymnase devant une bonne centaine de personnes (il y eut finalement deux amies dans la salle qui avaient fouiné malgré mes interdictions). Je me rappelle avoir aimé refaire ce sketch, et je pense que cela s’est un peu trop ressenti, puisqu’à la fin, un papy un peu grivois est venu me féliciter en me demandant si c’était réellement un personnage. Je me suis empressé de lui répondre « oui ».

L’année était d’un coup terminée, et je me retrouvais face à mes interrogations. Quelque chose me manquait dans cet atelier. Je mis quelques jours à mettre le doigt dessus, mais la réponse était évidente : je ne voulais pas jouer les œuvres d’autres auteurs, je voulais jouer mes écrits. Je n’en ai pas encore parlé mais j’ai toujours plus ou moins écrit. À chaque fois, le procédé est le même : « Tiens, j’ai envie d’écrire / Tiens, j’ai fait une ou deux pages / Tiens, c’est de la merde / Tiens, mettons-le à la corbeille ». Mis à part quelques statuts Facebook sur lesquels je m’étais un peu amusé, je n’avais jamais montré quoique ce soit à personne. Et sur une quinzaine d’années, ce sont sûrement plusieurs centaines de pages qui ont été jetées à la poubelle. Peut-être qu’au milieu de tout ça, il y avait quelques bons paragraphes, mais ça ne sert à rien de ruminer. Je décidai donc de me réinscrire à un cours (je n’étais pas prêt à me lancer, je n’aurais d’ailleurs même pas su dire dans quoi) qui me donnait l’occasion de cumuler écriture et jeu. Je choisis alors le Cours Clément, pour des raisons strictement géographiques et de disponibilité. Je m’inscrivis donc en section One-Man. One-Man. One et Man. Un et homme. De 2, je passais à 1. Et surtout, j’allais devoir jouer sur mes sketchs. Mes écrits. Que j’allais devoir assumer. La nuit qui précéda le premier cours fut plutôt désagréable. Les tremblements de peur, l’angoisse de se « prendre la honte », de ne pas être au niveau des autres. Je traversai la journée au travail comme un fantôme. Nous sommes en septembre 2016.

Chapitre 2 – One-Man et confirmation souterraine

(septembre 2016 – janvier 2018)

La rencontre avec ceux qui allaient devenir mes collègues me rassura complètement. Perdu, ça ne changea rien. Je tremblais en découvrant notre professeure, Sandra Colombo, pourtant peu impressionnante physiquement, mais au CV d’humoriste déjà bien fourni. « Vous êtes là pour faire rire », quelle angoisse putain. Puis vint l’heure de se présenter. Comme dans chaque cours, certains venaient pour avoir une activité du soir un peu amusante à raconter à leurs amis. Mais d’autres avaient comme objectif affiché de faire carrière sur scène. En terme d’ambition, on montait clairement d’un niveau. Je crois que je suis passé en septième position, ce qui me laissa le temps de réfléchir à quelque chose d’amusant afin de le ressortir proprement quand viendrait mon tour. Mais en allant au devant de la classe, je jugeai que ces préparatifs étaient « bien trop nuls » pour être présentés (décidément) ; il fallut donc trouver autre chose. Je me souviens très bien de ce que j’ai improvisé : « Bonjour, je m’appelle Alexandre, et je suis quelqu’un qui a tendance à s’enflammer un peu vite. J’ai fait une bonne blague en février, je me suis inscrit ici dans la foulée et depuis, je regrette ». Des rires. Des rires ! Dans une salle où tel était l’objectif ! J’avais déjà fait rire des gens évidemment, à des soirées, mais rien de comparable à ici. Un auditoire, en face de moi, qui rit, et à quoi ? À quelque chose que je venais de dire. J’allai m’asseoir les jambes tremblantes. Je me disais que c’était parti, que, peut-être, j’étais fait pour ça. Encore perdu. J’allais avoir besoin de 2 ans de plus pour me lancer dans le monde des scènes ouvertes.

La première année fut surtout l’occasion de présenter mes textes. Les jouer ? Ne m’en demandez pas trop. Entre octobre et mars, je présentai pas moins de 8 sketchs, à chaque fois interprétés avec une confiance et une énergie frôlant le zéro. Et surprise, quand on ne vend pas un texte, que se passe-t-il ? Il ne marche pas. En les relisant maintenant, ils n’étaient pas si dégueulasses que ça, certains étaient même plutôt passables, et même si les retours de ma professeure allaient également dans ce sens, je ne gardais en tête que l’effet qu’ils produisaient, en l’occurrence l’absence totale d’effet. En soi, le « pédophile romantique » partait d’une bonne idée. Mais pas assumé, imaginez la gêne ?

"Bonjour tout le monde. Je m’appelle Raphaël, j’ai 31 ans, je fais 1,75m et je suis pédophile… Je sais, en général les gens sont choqués quand je dis que je fais 1,75m… C’est parce que je suis un peu voûté".

Chaque lundi était un supplice : je me disais que c’était le soir de la semaine où j’allais sciemment me faire humilier. Personne ne m’humiliait, évidemment, mais le manque de confiance a, pour ceux qui ne le savent pas, des propriétés hallucinatoires assez incroyables. Arrêtez le LSD, perdez confiance, ça coûte moins cher et c’est tout aussi efficace pour voir des choses qui n’existent pas. Durant cette période, j’ai d’ailleurs testé deux passages « sous substance ». La première fois, j’avais bu 4 verres de vin blanc. Le résultat fut encore plus désastreux que d’habitude : non seulement je ne croyais toujours pas à mon texte, mais désormais, je l’oubliais. La seconde fois, j’ai tenté le Lexomil. Disons que si j’avais été hyperactif sur scène, cela aurait presque pu marcher. Mais vu que je suis déjà un peu nonchalant de nature… Ça n’a pas du tout fait comme en maths : négatif + négatif a juste donné du gros négatif. Soit l’énergie qu’aurait eu l’enfant de Doc Gynéco et Raymond Barre. Horrible. Mes nouveaux amis commençaient même à s’agacer de mon attitude théâtrale qui suivait chaque passage : ressenti comme un échec insoutenable, je m’agenouillais littéralement par terre pendant les retours de la professeure. Un martyr des temps modernes. Et un réel emmerdeur des temps de classe. Heureusement, au milieu de toute cette troupe, je rencontrai des personnes qui allaient devenir parmi mes plus proches amis.

Un professionnalisme incontestable

En parlant d’amis, c’en est un hors troupe qui m’a permis de mieux me comprendre. J’ai alors commencé les cours depuis quelques mois et me rends à Londres visiter un proche de longue date. Pour la première fois, je vais annoncer mon activité du soir. Ça ne paraît rien comme ça, mais pour moi, c’était énorme. « Je suis des cours de one-man-show ». Avec, dans un coin de la tête, la peur panique de cette fameuse réplique : « mais t’es drôle toi ? ». Avouer faire du seul-en-scène, c’est en quelque sorte avouer qu’on croit à son comique. Qu’on peut être drôle. C’est d’une prétention extraordinaire ! Pour cette raison, je ne l’avais quasiment annoncé à personne, hormis ma famille proche et un ou deux complices. L’ami que j’allais voir étant en plus une des personnes les plus drôles que je connaisse (ACL, si tu lis cette ligne, sache que je ne le pense pas), cela me faisait encore plus peur. Sa réaction m’a marqué. Et m’a fait comprendre que peut-être, dans un sens général, les gens sont plus bienveillants que ce que l’on croit. Ni vanne ni moquerie, juste la confirmation que selon lui, j’étais d’une certaine manière « fait pour ça ». Je ne sais pas si ceux qui lisent ces lignes sont passés par la case « reconversion », mais pour ceux dont c’est le cas, j’imagine qu’ils comprennent l’importance de ces instants de validation. Ces moments où notre choix est conforté. Mais ce que j’ai le plus retenu, c’est ce qui a suivi. Cet ami a répondu à une question que je ne m’étais jamais posée : d’où venait mon humour. La conversation ressemblait à quelque chose comme ça : « C’est dingue de voir que tu fais ça aujourd’hui, surtout en sachant d’où ça vient. / D’où ça vient ? / Bah oui, rappelle-toi en première année (nous étions ensemble en école de commerce). T’as commencé à être drôle pour te défendre, pour t’imposer au milieu du groupe. Et aujourd’hui ça devient ça ». Je n’avais jamais, jamais réfléchi à cette question : d’où vient mon sens de l’humour ? Après quelques recherches, je réalisai que cet ami avait raison : tous mes proches situaient l’arrivée de mon sens de l’humour (en tout cas d’un sens de l’humour suffisamment efficace pour être retenu) à cette période. Avant ? Pas grand chose. Juste un autiste dont les deux activités principales étaient de chercher le point géographique le plus éloigné de tout type de foule et de mâcher des torchons de cuisine. Après ? Un être relativement sociable et passablement drôle qu’on pouvait apprécier en soirée. Un grand écart encore plus fort que la carrière de Yannick Noah.

J’ouvre une petite parenthèse concernant ma vie privée, ce que je ne ferai que très rarement dans ce récit (tout simplement par manque de pertinence par rapport au sujet principal : l’aventure scénique). Mais je pense qu’il s’agit ici d’éléments nécessaires à la compréhension de la conversation sus-citée. Je suis né le 26 décembre (et donc en fin d’année), j’ai sauté 2 classes et en plus de ça, j’ai toujours été très, très petit pour mon âge. Je n’écris pas ça pour sortir les violons, mais quand on arrive au lycée à 12 ans et qu’on en fait 8, disons qu’il est facile de ne pas être considéré comme un égal. Loin de moi l’idée de ressortir l’éternel complexe napoléonien, mais je pense que c’est quelque part une des raisons profondes de mes choix d’aujourd’hui. Bref, on ne va pas se mentir, j’ai passé ce qu’on pourrait appeler une « scolarité de merde ». Et en arrivant en école de commerce, je sentais venir en moi les premiers signes d’une volonté de rébellion. Je détestais une bonne partie de mes camarades (et si aujourd’hui j’admets avoir été dans la globalité plus que hâtif dans mes jugements, je pense qu’un noyau dur les méritait), et j’en avais marre d’être le « petit » qui ne pouvait rien faire pour se défendre – quand ton surnom au lycée est « small », ça ne sent pas bon. Et que reste-t-il quand on n’a pas la force physique ? L’extrême droite. Non, je plaisante : les mots. J’ai eu beau chercher, c’est la seule chose qui m’est venue en tête. Les premiers mois, j’ai fait les mauvais choix de mots. J’allais uniquement dans la méchanceté. Grâce à ça, je crois que j’ai créé l’exploit d’être encore plus antipathique que durant ma scolarité. Mais certains, dont cet ami londonien, se sont accrochés. Et au fur et à mesure que je me rendais compte de mon envie de les garder, j’ai transformé cette méchanceté. L’insulte est devenue sarcasme. La répartie est devenue ironie. J’allais m’intégrer par le rire, ou du moins essayer. Et sans prétention, je crois que ça a plutôt marché. Je referme cette parenthèse pour dire que toute cette analyse m’est venue de la réplique de mon ami, sans quoi je n’y aurais jamais pensé. Je crois depuis qu’il est bénéfique de comprendre le pourquoi de nos montées sur scène. J’ai eu la chance d’y répondre partiellement via cet épisode, j’espère que cela donnera aux autres l’envie de s’y intéresser. Rien que pour connaître cette sensation de découvrir qu’un ami proche en sait plus sur soi que soi, je dirais que ça vaut le coup. Mais revenons au Cours Clément.

Depuis plusieurs semaines, bien que reboosté par cette parenthèse britannique, j’échouais à jouer un conférencier animant un colloque sur les problèmes sexuels des hommes (impuissance, précocité, etc). J’aimais l’idée, mais je ne parvenais pas à la mettre en forme. Et surtout, moi qui rechignais à montrer mes écrits, comment allais-je assumer de parler de sujets que tout le monde prendrait – parfois à raison héhéhé – comme autobiographiques ? Il n’y eut pas de surprise : à l’instar des semaines précédentes, j’eus droit à plusieurs échecs successifs. Je rentrais chez moi, désespéré, prêt à tout arrêter. Dans la plupart des films, en particulier les biopics, il y a cette scène, qui arrive en général aux deux tiers, dans laquelle le personnage principal, prêt à tout lâcher de son activité du moment, subit un électrochoc. De cet électrochoc surgit l’envie d’une ultime tentative, d’une dernière chance, d’un baroud d’honneur. Ce soir là, je décidai de m’accorder un baroud d’honneur. Je retapai alors mon texte avec l’énergie du désespoir tout en y apportant ce que je n’avais osé incorporer jusqu’ici : des blagues osées, de l’autobiographie assumée et surtout, du jeu. Et pas n’importe quel jeu : en l’occurrence une scène de sodomie avec un homme du public. Complètement fou, et irréalisable au vu de mes sensations passées sur scène. J’y allai le lundi suivant avec l’air décontracté de celui qui sait qu’il ne passera pas, qui sait qu’il n’osera pas le faire. Et puis la professeure m’appelle, et au lieu de dire non, je m’entends de loin, de très très loin, répondre « ok, on y va ». On y va ? Mais qu’est-ce qu’il me prend bordel ? Je cours alors me réfugier derrière le rideau (rituel avant d’entrer), avec tous mes petits accessoires bien préparés et rangés dans mon sac (une veste de costard, des faux livres et surtout, une serviette pour que ma « victime » du jour puisse s’agenouiller), et là, je commence à m’interroger franchement sur mes choix de vie. J’arrête ? Je rentre chez moi ? Je vais vendre des sapins en Finlande ? Puis, quand vient le moment, finalement, à mon grand étonnement, je me lance. La première vanne : « Bonjour messieurs et bienvenue à cet atelier consacré à l’impuissance masculine » fait mouche. Je joue un personnage, je ne suis plus moi. J’enchaîne : « après deux cours plutôt théoriques : la dysfonction érectile chez Neandertal ; 39-45, impuissance et nazisme… ». Mon public rit franchement. Ca y est. J’ai goûté à cette chose qui me fait toujours monter sur scène plusieurs fois par semaine 3 ans plus tard. Vous vous attendiez à ce que je vous la décrive ? Pauvres fous. Si vous êtes si curieux que ça, faîtes-le. Ce mélange d’effroi et d’adrénaline est difficile à décrire. Quand je lis des interviews d’humoristes qui comparent la scène à une drogue, je les comprends. Au moment d’écrire ces lignes, je ne sais d’ailleurs pas si je pourrais arrêter. Le sketch se poursuit, tout marche. En pleine confiance, je décide d’appeler réellement un ami du cours et lui demande de jouer ma « victime ». Le pauvre. Il prendra cher, mais les rires redoubleront. À la fin, quelque chose s’est débloqué : le directeur de l’école, hilare, me tartine de compliments. Ma professeure, bienveillante comme toujours, insiste plus sur le chemin parcouru. Elle a raison. Que de chemin parcouru. Et combien restant à parcourir.

Vous croyez que c’est parti hein ? Qu’à partir de là tout va rouler ? FAUX, comme dirait Norman. Pendant les mois qui suivront, je reperdrai confiance. Je me remettrai à mal jouer des choses que je n’assumerai pas, bref, je retomberai dans mes travers. J’espacerai mes passages au cours, au point de ne plus passer qu’une fois par mois. Il y eut au milieu de tout cela la (nouvelle) représentation de fin d’année. Cette fois-ci, j’invitai des amis. Cinq, deux jours avant (on ne se refait pas). Je jouai mon sketch sans conviction et tétanisé par la peur. Les retours étaient plutôt positifs, mais je n’étais pas content. Enfin, j’étais quand même heureux d’avoir réussi à dompter ma peur de la scène et à jouer, comme en atteste mon statut Facebook de l’époque :

Fait !

Loin de moi l’idée de vous étaler en pleine figure le moindre de mes exploits - deux statuts par semaine, ça fait trop - mais là je kiffe donc je partage (facebook ergo sum).

Mercredi soir, j’ai réalisé mon baptême de seul-en-scène pendant 8 minutes devant une petite centaine de personnes, et ce sans m’effondrer, faire une crise d’épilepsie ou vomir sur les spectateurs du premier rang. Je ne sais toujours pas si les quelques rires étaient dus à ma tenue ou à mon texte, mais dans tous les cas, ça fait du bien. 

A partir de maintenant, deux options : la gloire et la fortune ou l’échec et la drogue. L’histoire nous montre que ça finit en suicide dans les deux cas, donc j’ai un peu peur. 

Désolé de n’avoir pas invité grand monde mais comme disait l’immense Didier Barbelivien : « il faut laisser le temps au temps ». 

Des bisous, et merci aux fidèles qui se sont déplacés pour ce moment d’histoire (au moins).

Je fis le choix de me réinscrire pour l’année 2017-2018, sans trop savoir pourquoi. J’étais démotivé par cette rechute, mais le souvenir de cette scène réussie, bien que dans le cadre de la classe, me revenait sans cesse. C’était d’ailleurs le problème majeur du Cours Clément : si les cours en classe étaient intéressants et formateurs et les retours des professeurs bons et pertinents, l’organisme ne permettait de ne tester vraiment ses sketchs qu’une fois par an, au passage de fin d’année, et encore, c’était devant les proches – contrairement à un autre cours parisien qui permet à ses élèves de se tester chaque semaine devant un public. Je garde d’excellents souvenirs de cette période, mais c’est notamment ce manque d’opportunités de jeu couplé à une situation financière problématique qui me pousseront le quitter le Cours Clément à la fin de l’année 2017-2018. En tout et pour tout, je suis monté 7 fois sur scène lors de mes mes 3 années au théâtre et au Cours Clément. C’est bien trop peu pour espérer progresser à un niveau semi-professionnel. Mais bon, j’aimais la professeure, j’aimais les amis que je m’étais fait, je sentais que j’avais besoin de plus de temps aussi, et surtout, j’avais un boulot à côté, et jouer me donnait malgré le stress qu’il provoquait une petite bulle de décompression bienvenue. Je me réengageai alors pour un an du même schéma : angoisse, peur, refus de jeu, insolence, honte, dodo. Chaque putain de semaine. Jusqu’à cette soirée de janvier 2018.

Le Cours Clément organisait chaque année à la mi-saison une soirée improvisation, durant laquelle les élèves de tous les cours pouvaient s’affronter le temps de mini matchs d’impro. La soirée était traversée, à raison de 2 à 4 fois, par des sketchs des élèves de la classe de one-man. La première année, je n’avais évidemment pas osé y aller. Ma meilleure amie du cours l’avait fait et avait bien marché. J’étais ravi pour elle, mais je m’en voulais de ne pas m’en être senti capable. Un an après, et alors que je traversais pourtant une période de doute plus grande encore que durant ma première année au Cours, je me portai volontaire pour passer. Ma professeure, sûrement par affection et aussi peut-être grâce au souvenir du sketch réussi quelques mois auparavant, me plaça parmi les 4 sélectionnés. J’allais jouer un sketch écrit par mes soins pour la seconde fois de ma vie sur scène, et cette fois-ci, il y aurait 400 personnes présentes, puisque nous étions au théâtre Saint-Georges. Tout va bien. Respire.

Je ne sais pas si j’ai besoin de vous décrire mon état durant cette soirée. Les heures qui précédèrent mon passage furent, je crois, parmi les plus longues de ma vie. J’ai le souvenir d’une nausée qui dura 3 ou 4 heures, de 1001 tentatives d’abandon et, pour la première fois depuis longtemps, de quelques prières – mais nous y reviendrons. Plus la soirée avançait, plus mon moment se rapprochait. Je me mis en tenue : une veste sérieuse, des lunettes, un petit cartable d’universitaire. Puis vint le moment. On m’annonça. Je respirai un grand coup, et m’élançai sous les applaudissements d’un public il faut le dire très bienveillant. La première fois, lors de mon bon passage en classe, mes deux premières phrases m’avaient mis en confiance. Cette fois-ci, ce furent mes deux premiers pas. Au moment de pénétrer sur scène, tout mon stress s’était transformé en adrénaline. Au moment où j’écris ces lignes, et même si j’ai depuis vécu de très belles soirées, je n’ai jamais retrouvé cette sensation. Il m’est très bizarre de décrire cet état, mais je savais que ça allait marcher avant d’ouvrir la bouche. D’ailleurs, je n’ai jamais autant pris mon temps avant de le faire. 10 secondes, 20, 30. Je prenais mon temps ! Moi ! Moi que le stress condamnait habituellement à un débit d’enfer, je prenais mon temps. Je prenais. Mon. Temps. J’étais censé faire 5 minutes. Je trichai en ajoutant une partie non-testée de mon texte, poussant jusqu’à 7. J’en fis 11. Les 4 minutes en plus ? 2 minutes de rire et 2 minutes de silence. Inimaginable. Ce soir-là, j’avais en quelque sorte – et pitié, enlevez toute notion de prétention dans ce qui suit – l’impression de maîtriser le temps et l’espace. Pour la première fois je ne réagissais pas au public, je lui dictais quoi faire. La prochaine blague ? Elle attendra, laisse-moi kiffer. Je respirais lentement. Déroulais mes phrases. Mimais avec lenteur, au grand dam de ma victime du jour. Je vous mets la vidéo de ce passage ci-dessous si jamais vous voulez le regarder. Peut-être ne sera-t-il pas à la hauteur de ce que je viens de décrire, mais en terme de sensation sur scène, ce fut ce qui reste pour le moment le point culminant de ma courte vie d’humoriste. Et à ce moment-là, mon ressenti était plus important que tous les applaudissements du monde.

 

En sortant de scène, j’étais perdu. Où étais-je ? Que s’était-il passé ? Je n’arrivai même pas à savoir si cela s’était bien passé. Ce qui était idiot car je venais d’entendre des rires pendant une dizaine de minutes. Mais je ne m’en souvenais plus. Un trou noir émotionnel. Les amis de ma troupe vinrent gentiment me féliciter, d’autres élèves de l’école aussi, ma prof également, mais je n’entendais rien. Sur le coup, je n’avais pas réalisé ce qu’il s’était passé. Je croyais juste avoir réussi un passage et momentanément dompté ma peur de la scène. Non. Je ne l’ai compris que bien plus tard, mais ce soir-là, au fond de moi, mon inconscient avait pris une décision sans même m’en parler : il avait décidé que même si ça ne devrait durer qu’un temps, je devrai essayer de faire ça de ma vie.

Qu’à cela ne tienne.

Chapitre 3 – Familiarisation avec l’humour debout

(janvier 2018 – septembre 2018)

Cette scène de janvier m’avait à la fois motivé et effrayé, pour des raisons à peu près similaires.

Cette sensation de tout, d’adrénaline, de peur, d’être sur le devant de la scène, face à un public qui nous regarde, nous et seulement nous, était complètement enivrante. Le fait de sentir, à la sortie du théâtre, les regards du public, les mentons pointés dans ma direction, les phrases chuchotées « c’est lui le mec qui a joué le prof » (ou « c’est lui le pervers », au choix), les félicitations de personnes venues à ma rencontre ; au milieu de toutes ces sensations perçait le danger : celui du besoin. Du besoin de goûter de nouveau à tout ça, une fois, deux fois, voire autant que possible. Au sortir du théâtre, au milieu des félicitations, je me rappelle m’être dit « c’est trop ». Pour une fois, pas par rapport à mes performances. Pour une fois je ne me disais pas « je ne mérite pas ces félicitations ». Je me disais simplement que la manière dont l’admiration que je lisais dans le regard des autres me comblait était tout sauf saine. J’aurais pu me trouver des excuses nobles, me dire que la source de mon bonheur venait du fait d’en donner aux autres, mais je sentais bien qu’au fond de moi, ce bonheur n’était pas du tout altruiste, il n’était qu’une manière de savourer égoïstement une victoire momentanée face à plus ou moins tout ce qui m’avait manqué jusqu’alors. Ce n’était pas une joie de partage, c’était une revanche, une vengeance, bref, quelque chose de profondément narcissique. Je mis cette idée de côté dès la fin de la soirée, mais y repensai le lendemain. J’étais partagé entre l’envie (celle d’y aller, de me lancer plus intensément dans la scène) et la raison (qui me disait que tout cela ne m’apporterait rien). Je décidai de me laisser du temps pour y réfléchir. Je finis l’année avec peu d’énergie et de motivation, profitant simplement des quelques sessions restantes pour me tester, toujours au Cours Clément, dans une discipline que je lorgnais depuis un petit moment : le stand-up.

J’ai découvert le stand-up grâce à Blanche Gardin. J’en avais vu avant, mais je n’y avais jamais réellement prêté attention. J’avais été fan du spectacle « Origines » de Baptiste Lecaplain, mais je ne voyais pas cela comme du stand-up, cette discipline dont l’histoire et les références m’étaient parfaitement inconnues. Sans avoir grandi dans une culture de l’humour, j’avais, comme la plupart des gens de mon âge, vu passer les shows qui marchaient en France : Gad Elmaleh, Florence Foresti et autres. Dans ceux-là, les artistes n’étaient jamais réellement eux-mêmes sur scènes, ils en étaient au mieux une exagération, un prolongement, parlaient certes à la première personne mais ne la vivaient jamais pleinement. Bref, le personnage prenait souvent le dessus. De mon côté, je n’avais jamais vraiment aimé faire des personnages. Lorsque je faisais rire mon cercle proche, j’étais moi-même (enfin, j’essayais, dans la limite de ce que « être soi même » peut signifier). C’est cette sensation-là que je voulais retrouver sur scène, mais je me disais que c’était impossible. Que cela n’existait pas. J’ai grandi persuadé que ceux que l’on voyait habituellement dans les grandes salles pratiquaient la seule forme d’humour qu’il était possible de pratiquer. Et puis je vis “Je parle toute seule”, de Blanche Gardin. Je n’en revenais pas. Je n’en revenais pas de voir que l’on pouvait toucher les gens avec des histoires aussi intimes, dites avec aussi peu de gesticulation et surtout, de dissimulation. Je ne suis pas naïf, j’imagine très bien que tout n’est pas vrai ou que des histoires ont été amplifiées au point d’être déformées par les mains expérimentées de Blanche, mais dans l’impression qui se dégageait du tout, cette sensation de confidence, je ne voyais que de la sincérité, et cela me fit découvrir d’un coup ce que le stand-up, et cette manière de s’adresser directement aux gens, pouvait avoir de meilleur. Je compris également que je recherchais autre chose que du rire dans les spectacles : je recherchais – séquence émotion – de l’émotion.

Depuis que je pratique cette discipline, je suis allé voir des dizaines, des centaines de représentations, et à chaque fois, je me rends compte que j’opère une distinction claire entre la qualité du spectacle et mon affection pour lui, deux notions entre lesquelles je n’ai d’ailleurs à ce jour pas réussi à prouver une quelconque corrélation. J’ai déjà oublié des spectacles qui m’avaient fait rire aux éclats 3 minutes après leur fin tout comme j’ai encore en tête de bons souvenirs de sets pourtant objectivement loupés. Via ces spectacles, j’ai appris à me connaître en tant que spectateur. Je sais désormais que je cherche à m’identifier à l’artiste, ou du moins, à le comprendre, à avoir de l’empathie pour lui. J’ai besoin de sentir ses fragilités, ses doutes, j’ai besoin de sentir que les raisons qui expliquent sa présence sur scène ne sont pas superficielles, et proviennent d’une suite d’éléments de sa vie dont on capterait, par fragments, des indices subtilement disséminés. On reviendra plus tard sur cet aspect émotionnel du spectacle, et du paradoxe qu’il peut y avoir à le mélanger au rire ; tout ça pour dire qu’en voyant Blanche Gardin, je me rendis compte d’une chose : avec du travail, de la sueur et, forcément, un poil de talent, on pouvait arriver à faire rire de ses malheurs, de ses déboires, de ses doutes, et de toutes ces choses qu’on pourrait prendre – à tort – comme des poids parfaitement inutiles. Non, ces poids peuvent avoir une utilité : nous relier à l’autre. Car si l’immense majorité des êtres humains les partagent, cela veut dire qu’il est possible de connecter grâce à eux. Les défauts deviennent non plus une source d’éloignement, mais de rapprochement. Je pense que c’est pour cela que le stand-up attire chaque jour de plus en plus de monde. Sans vouloir faire de la philosophie à deux balles – mais je vais la faire quand même – dans une société où l’on s’éloigne, il est normal de se tourner vers des formats qui rapprochent.

Je commençai donc à travailler un set de stand-up qui parlait de ce qui était à l’époque ma peur principale : vieillir (oui, même à mon âge !), et de son corollaire, la nostalgie. En soi, ne plus avoir accès au passé, ce n’est pas si grave, mais cette impossibilité de le modifier a pour conséquence de se poser encore et encore cette même question : “aurais-je dû/pu faire différemment ?”. Aurais-je pu ne pas réciter cette blague zoophile devant les amis de mes parents lorsque j’avais 9 ans ? Aurais-je pu percer dans le tennis si j’avais mangé un peu moins de pâtes et bu un peu plus de soupe ? Aurais-je du ignorer cette fille qui m’a fait des avances au collège et qui est devenue aujourd’hui une immense vedette de cinéma ? Une de ces trois questions est basée sur un postulat faux, à vous de retrouver laquelle. Bref, je voulais un texte qui parle de ce sujet. Qui parle de ce qu’est vieillir, évidemment, mais aussi de ce qu’était voir vieillir ses proches, de voir sa famille principale s’éloigner pour, un jour, devenir sa famille “secondaire”. Pour ce faire, j’utilisai encore un exemple pornographique (décidément), ce qui est amusant puisque je n’en ai jamais regardé (et ce n’est même pas une blague). Mais le “cul” a cette vertu de provoquer plus facilement le rire, et quand on est en recherche de confiance, c’est un outil qu’on a tendance à utiliser dès que se peut. Je passai ce set en fin d’année. Et le loupai. Ce soir-là, mon anxiété était décuplée par plusieurs éléments. Celui de parler pour la première fois à la première personne, et donc de m’exposer. Celui de parler d’un sujet qui me touchait réellement. Et enfin, celui de parler devant des proches (et non Desproges, RIP), qui étaient venus en nombre. Parmi eux notamment, ma boss de l’époque, dont j’étais et reste très proche. L’avoir dans la salle, c’était comme avoir un membre de ma famille. Or à l’époque, j’avais deux vies distinctes : celle au sein de ma famille et celle à Paris, loin d’eux. Je ressentais sa présence ce soir-là comme l’intrusion d’une vie dans l’autre, et cela me crispa complètement. 5 minutes avant mon passage, je partis aux toilettes pour vomir. Je ne le fis pas, car j’étais juste en train de sur-réagir comme une petite starlette à qui l’on a apporté un café tiède. Ce qui est dommage, sortir quelques lipides de mon organisme aurait donné une petite touche 8 Mile sympathique à l’anecdote.

Parallèlement à tout cela, j’annonçai à mes patrons que je les quittai (aucun rapport avec ma prestation). Mon envie d’écrire était devenue trop forte pour être cantonnée à une activité du soir. J’essayai dans un premier temps, sans trop y croire, de négocier un mi-temps, mais mon esprit était ailleurs. Au final, il était mieux pour nos deux parties que je m’en aille pour de bon. Cette décision, facile à prendre quand on n’aime ni son travail ni son collègue, fut une des plus compliquées à prendre (et à annoncer) de ma vie – à la fois vis-à-vis d’eux et au vu des conséquences que cela aurait sur mon quotidien. Bien aidé par leur compréhension et leur gentillesse, j’y parvins, et la semaine qui suivit l’annonce, je partis en vacances. Je ne me suis jamais senti aussi léger que cette semaine-là, et perdis d’ailleurs quelques kilos – comme quoi, si vous êtes en surpoids, ne faites pas des régimes, annoncez des choses qui vous pèsent, c’est plus efficace. En face, la route était comme la Vierge : vierge. J’allais enfin pouvoir faire… Merde, faire quoi au juste ?

C’est là que ça devient un peu drôle : je n’en avais pas la moindre idée. J’avais une vision vague de stylos, de papiers, de romans voire de scénarii, de cabanes au fond des bois et d’écrivains maudits dans des chalets ; en réalité, je partais dans l’inconnu le plus total. Je ne savais qu’une chose : je voulais écrire. Si possible du contenu humoristique, mais pour quel canal – radio, théâtre, sketch – je n’en savais rien. Je réfléchis longuement à cela durant le mois d’août, et ma première décision fut de ne pas me réinscrire au Cours Clément. Déjà pour des raisons financières, et aussi parce que je sentais que j’avais besoin de prendre plus de risques, de sortir de ma zone de confort. Ayant regardé des interviews d’humoristes parlant de leurs petits boulots ponctuels (auteurs pour Canal, scénaristes, etc), je décidai que si la scène (et en particulier le stand-up) n’était pas un objectif de vie, elle me permettrait peut-être de décrocher quelques missions d’écriture ou de me faire des contacts. N’ayant de toute façon pas d’autre plan d’attaque, et sachant que je ne quitterais mon travail officiellement qu’au 31 décembre (dans le but d’avoir la rupture conventionnelle qui me permet de vous écrire aujourd’hui), je m’inscrivis donc à 4 scènes ouvertes, sans autre ambition que de découvrir un peu plus cet univers de l’intérieur. Je m’inscrivis à l’Open Mic Topito, aux Auditions Publiques du Café Oscar, au Labo du Paname et à l’Openmic du Laugh Steady Crew (aka le « LSC) ».

Chapitre 4 – Premières scènes ouvertes et effraction au LSC

(octobre 2018)

Je remercie encore Topito de m’avoir donné l’occasion de jouer ma première scène ouverte dans un si beau cadre : le Jardin Sauvage, auquel je suis aujourd’hui très attaché. Mais le système de sélection était ce jour-là objectivement insupportable pour les candidats, en particulier ceux qui montaient sur scène pour la première fois. Je m’explique : environ 25 humoristes avaient 3’ de passage. Parmi eux, 15 avaient été pris au “shotgun”, les 10 autres étant tirés au sort en direct pendant le plateau. Nous étions je crois une quarantaine en coulisses, ce qui veut dire que beaucoup allaient ressentir pendant 2h le stress d’être tirés au sort sans finalement avoir la chance de jouer. Et lorsque le nom sortait, il fallait y aller de suite, par groupe de 3. Je ne les connaissais pas à l’époque, mais plus tard, j’ai réalisé que beaucoup de mes “collègues” d’aujourd’hui étaient présents ce jour-là : Cyril Hives, Anne Dupin, Paul Mirabel et tant d’autres.

Je ne pus regarder aucun humoriste, trop occupé à répéter mes 3 minutes dans mon coin. Je rencontrai Magali, qui montait également sur scène pour la première fois, et avec qui je pus discuter pour relâcher la pression (je trouvai d’ailleurs quelques ressources cachées pour dragouiller, mais sans grande conviction). Après une bonne heure, nous fûmes tirés au sort ensemble, dans le même groupe de 3. J’arrivai sur scène le dernier, en renversant au passage le verre de Perrier d’une fille du premier rang. Urbain, le présentateur, m’apostropha : “ça sera sûrement ta meilleure vanne de la soirée”, la honte. Je m’assis sur le côté, en attendant que Magali fasse son set. Ce fût mon tour. Deux de mes amis étaient au premier rang. Je pris le micro, que je n’avais jusqu’alors jamais utilisé. Pour la première fois, je voyais le public (en seul en scène, tout était plongé dans le noir et les spots nous salopaient les yeux – pour la référence, écouter le Podcast de Shirley Souagnon). À ma grande surprise, je me sentis à l’aise. Mes jambes tremblaient et j’articulais mal, certes, mais mon esprit voulait être là, voulait jouer, et prenait du plaisir à le faire. J’eus quelques rires sur ce que je croyais être mes deux meilleures blagues – parfait, au moins j’avais un peu d’intuition – et me fit interrompre par le bip sonore qui signalait la fin de mon set. J’avais fait à peine 40% de ce que j’avais prévu. Pour une première, j’étais plutôt content. Il faut dire que beaucoup ce jour-là, d’après les retours de mes amis, avaient fait un bide interstellaire. Deux inconnus vinrent me voir pour me dire qu’ils avaient apprécié ce que j’avais proposé. Sympa, merci. Paul Mirabel fut déclaré vainqueur, le début d’une longue série.

Ma seconde première fois

La seconde scène fut celle des auditions publiques du Café Oscar. J’étais ce jour-là avec Paul Mirabel (une nouvelle fois) et Edouard Deloignon (qui a gagné le Mouv’ récemment), donc plutôt un beau line-up pour une scène ouverte. Je fis le même passage un peu retravaillé et surtout, enfin, sur 7’. Je n’eus pas de très bonnes sensations, gêné par la disposition de la salle et surtout intimidé par celle du public, mais je crois que je ne fus pas ridicule. Le verdict tomba : Paul Mirabel gagna (je vous avais dit que ce serait une longue série), et c’était mérité. Jordan, l’organisateur, comptabilisa les votes : chaque spectateur en avait le droit à 2, logiquement 1 pour celui qu’il accompagnait, et 1 autre pour celui qu’il avait apprécié. J’obtins 10 ou 11 voix, ce qui me fit finir troisième en nombre total de voix, mais second au classement des “reports”. Je n’en demandais pas tant.

Direction ensuite le Labo du Paname. Je vais aller très vite avec le Labo puisque je n’ai quasiment aucun souvenir de cette scène. Si j’ai oublié mon passage, je ne garde pas non plus de souvenirs impérissables de l’ambiance. Je rencontrai pour la première fois Nam, qui fit son job d’organisateur de manière très professionnelle, voire un peu trop. Ce n’était clairement pas là qu’on allait me serrer dans des bras en me disant “tout va bien se passer”, mais en même temps, c’était normal. S’ils devaient faire ça pour tout le monde, ça serait probablement plus gênant qu’autre chose.

C’est fort de ces trois scènes que je me présentai à l’Open Mic du Laugh Steady Crew, une troupe qui a la particularité de jouer chaque semaine sur des thèmes imposés par le public. J’y rencontrai un barbu qui me faisait un peu peur, Pierre, parmi les candidats. Pierre avait ramené environ les ¾ de la salle, donc vu que l’Openmic se gagnait à l’applaudimètre, je ne donnais pas cher de mes chances. Pour dire vrai, je ne me rappelle plus qui de lui ou moi passa en premier, mais je me rappelle que ses amis ont vraiment joué le jeu et n’ont pas hésité à réagir positivement à mes blagues. Je fis ce soir-là mon meilleur passage sur ce texte depuis mes débuts. Je me rappelle également avoir beaucoup aimé celui de Pierre, très ghetto mais très drôle (je ne sais d’ailleurs pas pourquoi j’utilise ce « mais », ce sont deux notions très compatibles ; sûrement les vestiges d’une éducation ardéchoise). Puis vint la fin, et avec elle le moment de l’applaudimètre. Je fus très agréablement surpris du résultat me concernant – là encore les amis de Pierre jouèrent largement le jeu – et me retrouvai d’ailleurs en « finale » face à lui. Deuxième tour d’applaudimètre, que Pierre gagna largement. Le MC vint annoncer les résultats : nous étions vainqueurs ex aequo ! Petit trucage du système, mais je n’allais pas m’en plaindre. Je repartai de scène, ravi, pour rejoindre mes 2 amis (le minimum syndical) qui avaient fait le déplacement. Sur le chemin, une personne vint me voir et me complimenta sur mon passage. Merci à toi, inconnu du public. Quelques minutes plus tard, l’inconnu du public pris la parole. Il s’agissait en fait de Thierno, le metteur en scène de la troupe. Shit. Vu que le gagnant de l’Openmic gagnait le droit de venir jouer une fois en première partie des réguliers, il fut décidé que Pierre ferait la prochaine et moi la suivante. Bon. Eh bien, il faut croire que je ne m’arrêterais pas à 4 scènes alors.

Le mercredi suivant, je retournai voir la troupe en tant que spectateur. Pierre refit plus ou moins son même set et marcha très bien, il fut d’ailleurs intégré à la troupe. J’étais impressionné par le niveau global du collectif, qui parvenait à proposer un spectacle de qualité pourtant écrit en quelques jours. À la fin de la soirée, de nouveaux thèmes furent donnés par le public, ceux sur lesquels les artistes de la troupe allaient travailler pour le mercredi où mon passage était prévu. Je ne me rappelle pas de 3 des 4, mais le dernier était “ouais ouais ouais”. Je n’avais pas la moindre idée de ce que ça voulait dire, et me dis furtivement que cela pourrait faire un bon sujet de sketch. Je me répétai « mais oui, cela pourrait faire une bonne idée de sketch ! » et allait donc demander à Thierno s’il était possible de jouer le jeu de la troupe et de créer un set sur les thèmes ? C’était accepté, j’avais donc rendez-vous le samedi suivant pour la “répétition”. La répétition ? Un créneau organisé le samedi après-midi avant l’Openmic pour valider les directions prises par les textes de chacun. Ce qui me laissait… Deux jours et demi. Moi qui avait pondu un seul texte de stand-up en 6 mois. Parfait. J’annulai la soirée que j’avais de prévue le jeudi et planchai sur le texte… « Ouais ouais ouais, c’est un argot un peu ghetto, je comprends pas ce que ça veut dire, je viens d’Ardèche, il n’y a pas de ghetto en Ardèche, j’étais dans un collège catholique, tout le monde était blanc, il n’y a pas de TGV qui passe par là… ». Tout s’enchaînait assez vite, et je me retrouvai rapidement avec une trame solide. Par contre, je n’avais pas de blague. Shit 2. Le vendredi au boulot, je n’en trouvai pas non plus. Je me ramenai le samedi en me faisant tout petit, un peu honteux du résultat obtenu. J’arrivai dans les premiers, rapidement suivi par l’essentiel du groupe. Eric Cohen, Morgane Cadignan, Manu Bibard, Louis Chappey, Maoulé. Je n’osai pas trop parler. Thierno arriva et la session commença, avec Eric il me semble. Une phrase, puis une deuxième, puis plus rien. « Quoi ? ». Thierno valida la direction du texte et passa à Morgane. Une phrase, puis une deuxième, puis plus rien. Encore une fois, Thierno valida l’angle. Bordel de merde, qu’est-ce qu’il se passe ? Pourquoi tout le monde a deux phrases ? Je cachai ma feuille police 10 absolument pleine de texte, persuadé d’être hors-sujet. “Avril, tu nous fais le tien ? / Non non, ça ira, merci”. Je refusai poliment. “C’est quoi cette feuille  / Rien rien. Mon texte mais c’est pas utile, je referai mon truc de l’Openmic, ça sera mieux / Allez, vas-y !”. Les 6-7 têtes se tournèrent vers moi. Quel. Putain. D’enfer. Je veux mourir. 2 pages entières sans vanne. Vite, le Sida, n’importe quoi, une excuse. Je me raclai la gorge, et commençai à lire à l’italienne (= rapidement, sans intonation). Pendant 5m de lecture, une éternité, je lus la feuille sans oser lever les yeux. Quasiment aucun bruit. Une petite exhalation nasale à un moment, est-ce que j’arrête ? Non allez, on finit. Je finis la lecture, en fixant toujours ma feuille. À ce moment-là je n’imagine que 2 possibilités : soit c’est pas trop mal, soit je me suis couvert de honte. Je levai la tête, deux moues eurent l’air plutôt favorables. Un petit “c’est bien” (possiblement de Manu, un mec nul à Fifa mais très gentil), et les premiers retours de Thierno. Quelque chose comme “top, raccourcis à mort, ajoute des punchs et ce sera bon”. Puis on passa à un autre. Je n’écoutai pas les 3-4 retours suivants, trop occupé à analyser ce qui venait de se passer. Est-ce qu’ils ont dit ça pour me faire plaisir ? Non, ça serait complètement con. Alors c’était pas trop mal ? C’est jouable ? Je les trouve où les punchlines ? Quand on a donné tout ce qu’on a pendant 5 minutes, et que le tout est résumé en 8 mots, on analyse chacun des mots, encore et encore. Quand il dit “top”, c’est genre “top, j’adore” ou “top, ça fera le taf pour que tu joues et que tu dégages” ? Aucune idée. Je décidai de mettre mon cerveau sur pause.

Le dimanche, je procédai à des petites retouches sur mon texte, trouvant des idées de vannes, sans aucune idée des réactions qu’elles pourraient engendrer. Entre le dimanche soir et le mardi soir, je le répétai une trentaine de fois chez moi. Le mercredi, j’arrivai à la soirée avec un peu d’avance. Je ne parlai pas vraiment aux autres humoristes. Je répétai dans mon coin, probablement un peu livide, puis les gens affluèrent, et la salle fut rapidement blindée. Tout à coup, je fus appelé par le MC. Sainte Marie mère de Dieu, s’il y a un moment pour être bon, c’est maintenant. Je sors alors ma première “vanne”, qui à ma grande surprise, cartonne (on reparlera plus tard de la différence dingue qu’il peut y avoir entre la perception et le réel, j’essaie ici d’être objectif mais c’est compliqué). Cela me donne confiance, je rentre dans un cercle vertueux. Je fais la deuxième avec assurance, elle marche. La troisième avec assurance, elle marche. La quatrième ne marche pas, du coup je fais la cinquième vite et mal, elle ne marche pas non plus, puis la sixième vite et mal, qui ne marche pas, une nouvelle fois. Je m’arrête 5 secondes pour respirer. Ayant trop peur de regarder le public, je regarde le plafond. Une personne rit. Pourquoi ? Aucune idée. J’essaie juste d’éviter son regard et elle croit que je fais exprès.

Totalement volontaire

Je souffle un bon coup, et tente la septième avec assurance. Elle marche. Je ne me rappelle plus trop de la suite, mais objectivement, c’était un bon passage. Je crois que ce soir-là, je n’étais pas trop trop loin du niveau des autres. Et le plus drôle, c’est qu’une partie de l’effet comique aura été involontaire. En effet, la peur de regarder le public dans les yeux m’avait forcé à regarder partout… Sauf le public. Cela créait un personnage un tantinet autiste qui s’accordait parfaitement avec mon texte. Comme quoi… D’ailleurs, plus je prendrai confiance au LSC, plus je serai en mesure de regarder le public, et moins le personnage fonctionnera. Du moins, jusqu’à quelques retouches nécessaires. Un humoriste – je ne sais plus lequel – m’a dit une fois que les premiers passages sont souvent meilleurs que les seconds, je le découvrirai à mes dépens. La soirée se termina, je ne compris pas tout mais les humoristes furent rappelés par le MC… Qui en profita pour annoncer mon intégration à la troupe. On ne m’avait rien dit et je n’avais rien validé, mais j’étais très content. À partir de la semaine suivante, j’aurai donc l’occasion d’écrire et de jouer toutes les semaines, ce qui est très précieux quand on débute. Sur l’instant, je ne me rendais compte ni de la renommée de la troupe, ni de celle du metteur en scène, ni de celle de mes nouveaux “collègues”. Pour moi, j’avais simplement trouvé un bon plan pour jouer. C’était parti pour une saison au Laugh Steady Crew. À l’heure où j’écris ces lignes, je peaufine mon 32ème texte en presque 8 mois.

Je finirai ce chapitre par la soirée d’anniversaire du LSC, qui aura lieu quelques jours après mon intégration à la troupe et qui reste, à ce jour, un des moments les plus forts, en terme d’émotion, de ma courte « carrière ».

Le LSC fêtait ses 1 an et pour ce faire déménagea occasionnellement au Friendly’s. Pierre et moi fûmes invités à jouer avec la troupe. Je ne nous trouvais pas forcément légitimes, venant tout juste d’arriver, mais je n’insistai pas. Le bar était assez grand, nous attendions pas mal de monde et accueillions pour la soirée deux guests : Doully et Haroun, dont j’avais beaucoup apprécié le spectacle au République (sans savoir à l’époque que Thierno en était le metteur en scène). Sachant que Haroun allait arriver tard à la soirée, je priais pour passer dans les premiers, de manière à ce qu’il n’ait pas la possibilité de voir mon passage. C’était ma 6ème scène, c’était bien trop tôt. Chaque chose en son temps. On annonça l’ordre : j’étais 10ème sur 12. Bordel. De. Merde. J’allai plancher sur mon texte pendant que les autres discutaient tranquillement au fond de la salle. Parmi eux, Juliette Follin, fondatrice du blog “le spot du rire”, qui allait avoir beaucoup d’importance pour moi par la suite. Thierno appela tout le monde et fit le briefing de la soirée. « De l’énergie, de l’énergie, et encore de l’énergie », demanda-t-il. Parfait, c’est tellement ce qui me caractérise.

Pour la suite du récit, j’aimerais passer au présent si ça ne vous dérange pas. Ça change un peu et ça me fait plaisir :

Nous sommes le 24 octobre 2018, et la soirée anniversaire commence dans 20 minutes. Je sors dehors pour prendre l’air, et reçois un coup de fil m’annonçant une mauvaise nouvelle familiale. Du genre de celles qui nous font tout arrêter à la seconde pour prendre le premier train et retrouver sa famille. Je pense qu’il me sera impossible de jouer. Je pars voir Thierno, lui explique la situation et annule ma participation du soir. “Aucun souci, c’est toi qui vois”. Je vois, et j’annule. Je prends mon sac et sors dehors sans dire au revoir à mes collègues, ne sachant pas vraiment ce que je fais. Je quitte le bar et marche 5 minutes en direction du métro. Ma mère me rappelle. Et me demande de jouer. Pardon ? “On continue nos vies, il ne faut rien changer, je t’en voudrais si tu ne jouais pas ce soir, c’est important pour toi”. Je ne sais plus quoi faire. Ça a beau être ma mère, difficile de lui obéir. Quoique. Je tourne en rond. Je vais faire quoi là ? Je pense à la personne de ma famille qui ne va pas bien. Je me dis que jamais, jamais dans ces conditions, je n’arriverai à faire rire des gens. Pour faire rire une salle, il faut avoir envie de le faire. Je n’ai ni l’envie, ni l’énergie. Ça ne sert à rien d’essayer. Je retourne dans la salle, perdu. « Est-ce que je joue ? Est-ce que je ne joue pas ? ». Je vais voir Thierno et lui dis “je joue”. Bon. Eh bien j’imagine que la décision est prise du coup. La soirée s’éternise, commence avec presque une heure de retard. Six humoristes de la troupe passent, puis la première guest, puis pause de 15 minutes. Je n’en vois pas le bout. J’essaie de rester concentré, mais je pense à tout sauf à la scène. Je n’ai pas envie de jouer, j’ai envie de rentrer chez moi. La soirée reprend, l’ambiance est presque morte, il faut dire qu’il est tard et que nous sommes un soir de semaine. Haroun arrive. Avant mon passage, évidemment, sinon ça ne serait pas drôle. Il est quasiment 23h, les gens en ont marre, et c’est bientôt à moi. C’est à mon tour, je suis appelé sur scène. Qu’est-ce que je fous là ? Je n’ai aucune envie de sourire, et dans une dizaine de mètres, je devrai faire rire des gens qui apparemment partagent cette envie. Je répète le set en mode automatique. Je sus content du texte, mais me contente de le réciter. Il n’y a pas ou peu de réactions du public mais je m’en fous. Je suis là, sur scène, après tout ce qui vient de se passer. Ai-je eu raison de jouer ce soir ? Ai-je été complètement égoïste ? Aucune idée. Je sors de scène, le public est toujours en état de mort cérébrale. Ce n’est pas franchement une surprise, je n’allais pas les réveiller avec mon ton de Grand Corps Malade sous Prozac. En passant devant le bar, Haroun me dit gentiment « c’était bien ! ». Je crois avoir répondu, dans la confusion, « merci, toi aussi ». Je remonte à l’étage, appelle ma mère, prends des nouvelles. Pendant ce temps les deux derniers humoristes de la troupe – Manu et Louis – passent, suivis par Haroun. Qui fait rire la salle ; comme quoi, le public était une excuse, c’était possible. Je rejoins les autres sur scène pour saluer le public, ça y est, la soirée est enfin finie. Je rejoins Morgane au bar, à qui je parle de mes soucis du moment, sans entrer dans les détails. Elle a vécu une situation similaire récemment, me dit-elle. Ca fait partie du métier. Eh ben. Sale métier. Cela me rassure tout de même. J’ai eu un « réflexe d’artiste », m’en voilà ravi. Je m’interroge sérieusement sur ma capacité à pouvoir faire abstraction de ma vie sur scène. Oublier ses peurs, ses angoisses, ses problèmes, l’espace d’une heure, c’est précisément ce que je n’étais jamais arrivé à faire jusque-là. Je prends une bière et me questionne. Serai-je capable de faire ça tous les soirs si j’en venais à continuer dans ce métier ? J’en doute, mais me dis que ce soir peut être un premier pas dans cette direction. La soirée est finie, je rentre chez moi. Fin du présent, retour au passé simple, même si c’est pour quelques mots.

Le mercredi suivant, je commençai mon aventure au Laugh Steady Crew. Avec dans un coin de ma tête cette petite idée : « tant que ça se passe bien, pourquoi arrêter ? ».

Chapitre 5 – Découverte, zèle et succès de l’insouciance

(octobre 2018 – décembre 2018)

Mon arrivée au Laugh Steady Crew s’étant faite début octobre, je partais pour 3 mois de chevauchement scène/boulot. Et si la majorité des humoristes semble capable de gérer avec brio cette alternance, je reste marqué par l’énergie qu’il m’a fallu déployer pour concilier les deux. J’arrive aujourd’hui, avec l’expérience qui est la mienne à l’instant t, à écrire et mémoriser un nouveau set de 7’ en 3-4 heures. Mais à l’époque, c’était bien plus. Je voulais bien faire. Il fallait compter 2 heures pour une première version, puis 3-7 heures de peaufinage, et surtout, 5-7 heures de répétitions. Les 3 premiers mois, un passage au LSC me prenait donc entre 10 et 15 heures par semaine. Rajoutez à cela celles, de jour, liées au sacro-saint CDI, celles prévues pour garder contact avec les amis de longue date et celles réservées à l’entretien du lien familial, le tout donne un ensemble relativement bancal ayant pour conséquence notable une augmentation drastique de la nervosité au quotidien.

Mais revenons à ce deuxième passage au LSC. L’un des thèmes proposés était « motherfucker » ; connaissant ma propension à faire des blagues incestueuses, cela me convenait parfaitement. Après une grosse dizaine d’heures d’écriture & répétition, j’arrivais relativement prêt à mon deuxième mercredi dans la troupe. Cette fois-ci, nous allions avoir des retours de mise en scène de la part de Thierno, environ 1h30 avant le début de la soirée. Je me disais que cela allait concerner la voix, voire le positionnement scénique. Pas vraiment. Durant mes 15 minutes de répétition, environ ¼ de mon texte fut supprimé, un autre ¼ fut à réécrire, et l’ordre des deux autres fût inversé. Quand on est en permanence dans le contrôle, et qu’on a besoin de connaître un texte par cœur pour monter sur scène, pas idéal, n’est-ce pas ? Je ne savais pas quoi faire. Je réorganisai mon set, coupai des phrases que j’appréciais. J’étais énervé. Me disais « mais pourquoi il me fait faire ça putain ? C’est pas déjà assez dur comme ça ? ». Sauf qu’après des mois de pratique, je me rends compte des bénéfices de cette flexibilité contrainte ; au final, celle-ci m’a permis de devenir moins dépendant du texte. Mais ce 31 octobre, j’avais réellement, sincèrement, peur. Je montai sur scène, me débattai avec mes paragraphes. Me servis de chaque fin de phrase pour prendre le temps de chercher celle qui venait après. Tentai des impros à chaque oubli de texte, pour me donner le temps de retrouver le fil de l’histoire. J’eus l’impression de recevoir quelques rires, mais sortis de scène déçu. Des mois plus tard, j’ai revu la vidéo de ce set. Et je fus frappé par l’écart incroyable entre le ressenti du moment et l’analyse à froid. En regardant la vidéo, je réalisai que j’avais fait un bon passage. Que tous ces moments de silence, que je croyais gênants, étaient en fait des respirations qui n’entravaient en rien le bon déroulement du sketch. Au final, et malgré quelques ratés (ai employé le mot “émancipé” au lieu de “émasculé” ce qui a fait tomber une blague à l’eau), je pense qu’il s’agit finalement d’un de mes meilleurs passages au LSC. Je vous laisse juger par vous-même :

Avec Pierre, nous venions d’arriver dans la troupe. Nous étions donc tout frais. Motivés. Disponibles. Peut-être un peu trop pour les autres (ce qu’après plusieurs mois, je comprends parfaitement). Mais tant pis, nous étions nouveaux, nous voulions profiter de tout ça. Contrairement aux autres humoristes de la troupe, nous avons rejoint le LSC à nos débuts. À nos premières scènes. Pour nous, le LSC, c’était l’intégralité de notre expérience scénique. Nous avons donc plongé dedans. L’apprentissage se faisait vite. Troisième semaine, je pris le thème « Himmler » donné par notre guest Pierre Thevenoux. Je partis sur « Himmler, la comédie musicale », set durant lequel j’avais prévu de chanter. Un aperçu de ma sérénité avant de tenter un truc pareil ? À vos ordres:

Doute
Doute

Ce passage marcha plutôt bien, et devant un petit public, j’étais donc satisfait. J’étais d’autant plus satisfait que ma grande soeur était dans la salle. C’était la première fois que je laissais une personne de ma famille venir me voir, et j’avais peur de ne pas pouvoir jouer devant elle. Finalement, je suis arrivé à la mettre de côté (gentiment hein). Pour la quatrième, nous décidâmes avec Pierre de nous “clasher” sur nos origines, l’un des thèmes étant l’Ardèche. Lui devait faire 4 minutes, puis je devais le rejoindre pour 4 minutes de baston orale, et enfin, je devais terminer sur 4 minutes individuelles. Le tout reste un de mes meilleurs souvenirs à ce jour au LSC. Nous reprendrons d’ailleurs le clash à nos divers 30/30.

Ces 4 scènes m’emplirent de confiance. Je commençais à croire en mes capacités à retenir et à jouer un texte. Trop ? Oui. Le retour à la réalité fut difficile. Pour la cinquième semaine, je pris le thème “Lidl”, et écrivis un set sur l’argent et la pauvreté. En y regardant de près, je pense à ce jour qu’il s’agissait d’un de mes meilleurs textes. Mais je le travaillai moins que les précédents, et le jour J, j’oubliai tout. Et quand je dis tout, c’est tout. J’ai eu un trou à la fin de ma première phrase. Puis de la deuxième. Puis 30 secondes plus tard. J’oubliai tout un paragraphe indispensable à la compréhension de la suite, et quittai la scène la tête basse après 5 minutes – alors que j’en avais prévu 9. Cette scène-là eut le mérite de me guérir instantanément de toute sur-confiance. Je m’étais rendu compte que quelque soit mon niveau, je n’y arriverais pas sans travail. C’était une idée nouvelle pour moi. Depuis petit, je m’en étais toujours sorti sans trop travailler, j’avais cette chance et surtout cette capacité à toujours plus ou moins me sortir de toutes les situations. Avec le stand-up, ces capacités étaient caduques. Enfin, elles étaient utiles en s’associant au travail, mais elles ne pouvaient survivre sans lui. Tant mieux, il était temps que j’apprenne à le faire. La sixième scène se fit sur le thème “peut-être”, qui était “peut-être” celui qui me correspondait le plus depuis le début. Je m’amusais enfin sur un passage. Je m’amusais jusqu’ici, mais sur l’écriture, pas dans les moments de jeu. Là, je pris plaisir à interpréter mon texte, ce qui était relativement nouveau. La septième se fit sur la solitude, et j’en profitais pour commencer à caler mes idées un peu geeks en parlant de la solitude des nombres premiers. Les fameux.

 Puis vinrent les deux best-of. Des dates où, plutôt que d’écrire sur des nouveaux thèmes, nous devions essayer de mélanger d’anciens textes. Je m’éclatais dans cet exercice, à essayer de trouver des liens entre des sketchs qui n’avaient a priori aucun rapport. Sur mon premier best-of, je mélangeai l’Ardèche et Motherfucker. Sur mon second, le peut-être et la solitude des nombres premiers. Je marchai les deux fois. C’était de loin ma meilleure période au LSC. Cela faisait 2 mois que j’étais là, et même si ça se passait en parallèle de mon boulot, je donnais tout. Je prenais plaisir à écrire, je prenais plaisir à bosser, je prenais (enfin) plaisir à jouer. Les retours étaient bons, je passais régulièrement dernier (ce qui est plutôt une preuve de confiance). Bref, tous les voyants étaient au vert. Je me disais que sur la seconde partie de saison (à partir de janvier), j’allais pouvoir tout défoncer. 

La dernière de l’année civile se déroula au bar La Poudrière. Je n’étais plus dans mon élément. Jusqu’ici, et depuis mes débuts, le LSC était mon chez moi. J’avais dû jouer 3-4 fois en dehors, pas plus. Là, je me retrouvais dans un environnement nouveau. Un public plus bas. Des lumières plus rouges. Un son moins résonnant. J’essayais de ne pas trop m’inquiéter, je sortais de bonnes prestations. Le premier à passer était un guest anglophone, qui tenta le pari de passer en français. Intention louable, mais qui jeta un froid sur le public, peu réceptif. Le set fut long, et dura près d’une dizaine de minutes. Pas idéal pour chauffer une salle. Les humoristes se succédèrent. Mis à part une ou deux exceptions, personne ne marcha. Je tentai de ne pas trop m’inquiéter. Ce fut à moi. Je commençai mon set, et les retours étaient… froids. Je me retrouvai réellement en difficulté. Et me rendis compte, en plein milieu de mes 7’, que je n’avais ni l’expérience ni la capacité pour inverser une telle tendance. Cela me fit un choc. Je terminai en récitant simplement mon texte, trop occupé à me demander comment j’avais fait pour ne pas me rendre compte de cette faiblesse avant ce soir. Je fis un très mauvais passage, et repartis de scène la tête basse. Un clash était prévu à la fin de la soirée, nous devions nous vanner entre humoristes. J’avais envie de faire bonne impression, et avais du coup plus bossé sur ces vannes que sur mon texte de la soirée. C’était l’occasion idéale pour me racheter de ma performance. J’avais 2-3 idées de blagues pour tout le monde, et avais assez hâte de les sortir. Au dernier moment, vu que la soirée était longue, Thierno nous annonça que tout le monde n’allait pas participer au clash, et qu’une sélection avait été faite. Je ne fus pas dedans, ayant notamment loupé le clash de répétition effectué à un Openmic où je n’avais pas pu venir. Je crois que les 20 minutes qui suivirent, je fus l’allégorie de ce qu’on appelle communément le “seum” – demandez à Els. J’avais bossé 3 jours là-dessus, et j’étais évincé au dernier moment. Je ressentais cela comme une injustice. Un bon gros caprice de gosse. Je revins finalement voir le clash. Personne ne l’avait préparé. Globalement, ce n’était pas d’un très bon niveau. Je me disais que j’aurais pu faire mieux, peut-être que oui, peut-être que non. Après ces 3 mois idylliques, je finissais sur une mauvaise note. Les membres de la troupe essayèrent gentiment de me rassurer, mais je les écoutais de loin. Je voulais mieux faire. J’allais mieux faire. Spoiler : pas vraiment.

Chapitre 6 – Ventre mou, ou presque

(janvier 2019 – février 2019)

Difficile d’expliquer comment cette rage de fin d’année a pu déboucher sur ces deux premiers mois de 2019. Durant cette période, je fis mes plus mauvais textes de l’ère LSC. On dit souvent que la progression en stand-up se fait comme une ligne de CAC40 qui monte : on alterne les hauts et les bas, mais les bas sont de plus en plus hauts. Si c’est le cas, alors mon bas aura duré longtemps, si tant est que 2 mois et demi puisse être considéré comme long. Mais j’ai peut-être une explication.

Le 26 décembre, jour de mon anniversaire, je créai ma page Facebook. C’était un immense pas pour moi. Créer sa page, c’est officialiser sa reconversion. C’est dire aux autres “je ne déconne plus”. Et si je n’avais pas créé ma page auparavant, c’est à cause de… 2 personnes. Je ne les citerai pas, cela ne sert à rien. Mais dans ma tête, la peur des réactions de ces 2 personnes valait autant voire plus que les encouragements des 700 autres. C’est idiot non ? Oui, ça l’est. Pourquoi 2 esprits négatifs (et encore, je les imaginais négatifs, si ça se trouve ils n’en auraient rien eu à carrer) valaient-ils autant dans ma tête ? Pourquoi ne pas prendre en compte ces dizaines, ces centaines de personnes qui me poussaient à la scène et/ou à l’écriture depuis tant d’années, qui m’encourageaient sur cette voie alors même que je ne leur en avais jamais parlé ? Durant des mois, ces 2 personnes ont pesé dans ma tête. Le 26 décembre donc, jour de mes 27 ans, je n’annonçais pas seulement que je me lançais, je m’exposais à l’avis de ces 2 personnes – et à moindre échelle des autres. J’ai toujours peur aujourd’hui quand des proches viennent me voir jouer. Moins qu’avant, mais encore un peu. Il est très difficile de transformer la bienveillance de ses proches en énergie scénique, personnellement, je n’y arrive pas toujours. J’ai grandi en sentant – peut-être à tort – des grandes attentes de la part de mes proches me concernant. Mes “facilités”, comme j’en parlais avant, devenaient plus fardeau que don : avec ce que je montrais à un âge avancé, j’allais forcément faire de grandes choses. Or, le milieu de l’humour, comme beaucoup d’autres, c’est d’abord l’inverse. C’est d’abord les petites salles, les gros bides, les énormes remises en questions et les succès miniatures. En me lançant dans cette voie, je prenais la décision de m’exposer à décevoir mes proches. Ces attentes extérieures sont évidemment créées de toute pièce par mon cerveau, en réalité mes proches me soutiennent dans cette aventure et, étant conscients de sa complexité, ne tirent aucune conclusion hâtive de ce début de parcours. Mais bon, c’est ce qu’on appelle le doute. Je crois que c’est connu comme concept.

Je pensais que tout allait s’enchaîner à partir de janvier. Que j’allais faire 4-5 plateaux par semaine, que mon nom commencerait à circuler, bref, que je monterais en grade. Un parfait mélange entre impatience et arrogance. Après, si j’avais continué à progresser au même rythme que mes 3 premiers mois, cela serait peut-être arrivé vite, mais on ne progresse pas toujours à la même vitesse qu’au début, loin de là. Il y a d’abord cette période où l’on stagne, ou du moins, où l’on a l’impression de stagner. Je ne m’y étais pas préparé. Début janvier, pour la première semaine de LSC et pour la première fois depuis le début de mon aventure dans la troupe, je ne fus pas pris sur la base du texte. Après le clash, cela me fit une seconde baffe d’entrée de jeu. Je simulais le bon joueur en allant soutenir ma troupe ce soir-là, mais il n’y avait pas besoin d’avoir une empathie surhumaine pour comprendre que Mister Seum avait fait son grand retour. Mais parfois, le seum a du bon. Petit, j’avais un esprit de compétition très fort. Peut-être même un peu trop. Puis les années ont passé et je l’avais un peu perdu. Ce soir-là, fulminant de voir les passages de ceux qui sont pourtant mes amis, me disant que j’aurais du être là, sur scène avec eux, je retrouvai cette rage si toxique dans certains cas mais si indispensable pour déplacer des montagnes. Jusqu’ici, réussir des passages me fournissait une certaine dose de bonheur. Désormais, il faudra également y ajouter une dose de victoire.

Je me remis au boulot. Cela ne fonctionna pas de suite, mais pour une raison différente. Depuis octobre, j’avais développé un personnage scénique un peu malgré moi. Mes doutes me faisaient regarder le plafond, mes trous de mémoire me faisaient faire des onomatopées, bref, mes soucis de confiance avaient créé malgré moi un “clown” scénique. Or, sur scène, le texte ne fait rien seul, il doit servir le personnage. Donc durant les mois de janvier et février, j’essayais des “clowns” différents. Une semaine je tentais le sujet sociétal à la Blanche Gardin, planté derrière le micro, la suivante je jouais l’autiste, la suivante j’arborais un grand sourire et débitais de l’anecdote. Je pense que durant cette période, le public du Laugh Steady Crews, plutôt fidèle et habitué, était un peu perdu en me voyant. J’essayais beaucoup de choses. Je n’arrivais pas à trouver ce personnage central qui, une fois arrêté, m’aurait permis d’explorer plusieurs facettes de jeu tout en gardant une cohérence d’interprétation. En janvier et en février, je rétrogradais continuellement dans l’ordre de passage, je n’étais plus dans ceux qui marchaient bien, et je me perdais quelque peu dans ma quête de progression.

Fin février, je fis mon premier 30/30 avec Pierre. Près de 5 mois après mes débuts en stand-up, c’était plutôt rapide, mais nous souhaitions nous y confronter. Plutôt que de faire 30 et 30, nous choisissâmes de faire un format de type 15/15/15/15 (avec un petit clash à la moitié pour réveiller tout le monde). J’avais environ 30 minutes de contenu, de niveau très variable. Je fis le choix de mettre mes 15 meilleures minutes en premier, afin de me donner confiance pour la seconde partie. Choix discutable mais qui fût le mien. J’étais très stressé avant la soirée (disons plus que d’habitude). Beaucoup de proches avaient réservé leurs places, déjà que c’était dur de jouer devant 2 amis, là, il y en aurait une quinzaine. Pierre ouvrit la soirée, et ne fonctionna que moyennement. Je m’élançai sur scène, empli d’adrénaline mais confiant sur mes 15 premières minutes. Ce fût un cercle vicieux terrible de banalité. Le stress me fit parler rapidement, le débit de parole m’empêcha d’articuler, le manque d’articulation m’empêcha de faire marcher mes premières blagues, le manque de succès des premières blagues me poussa à parler encore plus vite. Je ne suis pas sûr qu’on puisse faire plus « erreur de débutant » que cette séquence. Je gâchai mes meilleures vannes en ne les servant pas. Comme un bon plat gastronomique qu’on verserait aux pieds de son convive. Splotch. Je commençai à paniquer, et fit alors la chose que je déteste le plus dans le stand-up : accuser le public du manque de rire. Beaucoup vous le diront : ce n’est jamais la faute du public. C’est à nous de trouver les clefs pour le réveiller, l’attirer, le relancer. Mais dans ma confusion, c’est ce que je fis. Je dis quelque chose du genre « je vais parler au rideau, il aura plus de réaction que vous », et me mis effectivement à parler au rideau durant 30 bonnes secondes. A-tro-ce. J’ai des frissons rien qu’en l’écrivant. Je devais finir mon premier 15’ par mon meilleur passage : celui sur les nombres premiers. Un extrait qui avait toujours très bien marché mais dont le succès reposait entièrement sur le jeu. S’il y a du jeu, la folie gagne, s’il n’y en a pas, l’absence de vannes condamne le passage. Avec mon état d’esprit des premières minutes, je n’y croyais pas avant même de le commencer. Je le commençai donc en récitant. Inversai des phrases. Personne n’arrivait à suivre. Je ne le finis même pas et remerciai le public, 2-3 minutes avant ce qui aurait du être la fin de mon premier 15′. Je voulais partir me cacher mais le clash prévu à ce moment-là m’en empêcha. Pierre arriva, et heureusement. À deux, nous retrouvions de l’énergie et conquîmes le public. Notre complicité attira sa sympathie, et nos vannes, soigneusement préparées, firent mouche quasiment à chaque fois. Nous nous amusions. Et en conséquence, le public aussi. Terriblement logique. La première fois que j’ai conquis une salle, c’était donc à 2. Et j’aime beaucoup cette idée. Je partis sur une bonne note, bien moins dépité que 8 minutes auparavant, mais le plus dur était à venir avec mes 15 minutes les plus faibles. Je me dis que rien ne pourrait être pire que les premières, et revins sur scène en mode « fuck it ». Le fuck it marcha, puisque mon second 15’ fonctionna très bien. Je l’avais déjà compris, mais je croyais, suite à cette expérience, encore plus fortement à l’importance du jeu sur le texte. Mon meilleur texte avait bidé, mon texte le plus faible avait réussi (voix de Didier Deschamps) : l’intention les gars, l’intention. Nous remerciâmes le public. C’était nettement améliorable, mais nous l’avions fait. Un putain de 30 minutes chacun. La moitié d’une heure. Ouf, et dans ses deux sens : celui qui signifie « sauvé » (de ce début », et le classique verlan de « fou ». Parce que c’était fou.

Un autre 30/30 était prévu 3 semaines plus tard avec cette fois-ci Michael Sehn. Karim était à l’animation. Nous attendions 40 personnes, ce qui au vu du lieu, le 153, était très chouette. La soirée débuta, Karim commença la chauffe. Les réactions étaient glaciales. Karim revint en loge, s’effondra sur le canapé et souffla “courage les gars”. Merde. Michael s’élança, et perdit pied devant les faibles réactions du public à ses vannes, qui avaient pourtant déjà fonctionné. Il fit 20 minutes au lieu de 30, et revint en loge dans un rituel quasiment similaire à celui de Karim : un effondrement sur le canapé suivi d’un lapidaire “n’y va pas”. Chouette, merci infiniment les gars. Ca me met en confiance. Je m’élançai, je ne sais toujours pas comment. Je fis mes 30 minutes. Le résultat n’était pas très bon, il faut le reconnaître. C’était une soirée difficile, nous avons eu peu de retours, peu de rires, il y avait même dans la salle quelques spécimens qui foutaient une ambiance relativement dégueulasse (deux filles du premier rang qui ne faisaient que texter, une personne au fond qui ponctuait chaque blague par des “wow, tellement original” ironiques)… Mais en sortant de salle j’étais fier. J’étais heureux. Les gens avaient passé une longue soirée mais je m’en foutais. Mentalement, rester et assumer mes 30 minutes, sans changer mon débit de parole, alors que les réactions étaient si faibles ? C’était un putain d’exploit. Pour la première fois de ces deux mois difficiles, je notais une progression : je m’endurcissais. En m’apitoyant sur mes timides progrès en matière de texte et de jeu, j’avais complètement oublié de regarder les progrès en terme d’attitude. Or, c’est là que ces deux mois avaient fait leur effet. Assumer ma présence sur scène, faire fi des événements extérieurs, proposer quelque chose plutôt que m’adapter aux réactions… Le progrès était là. J’allais pouvoir me concentrer à nouveau sur mon personnage. Le gros du travail était à venir, mais il viendrait sur des bases solides, arrachées avec les dents. Je m’étais battu, et c’était un sentiment génial. Place à mars.

Chapitre 7 – Confiance spotienne et mois des premières

(Mars 2019 – avril 2019)

Mars marqua un chapitre important de ma progression. Après deux mois en demi-teinte mais couronnés de quelques succès ponctuels (cf ci-avant), j’attaquai ce mois avec beaucoup d’ambition. Dès le 5 j’allai jouer au Cosy, un plateau animé par mon ami le très sympathique Yacine Rharbaoui. Je fis plutôt un bon passage avec un set nouveau et surtout « uni », dans le sens où un seul sujet était traité dans les 7 minutes imparties. Beaucoup de stand-uppers enchaînent des vannes sur des sujets divers au cours de leurs sets (malheureusement parfois ponctués de « il n’y aura pas de transition ce soir » qui me… bref), et c’est quelque chose dans lequel j’étais malheureusement tombé malgré moi, par souci d’efficacité et par contamination endogène. Au Cosy, je faisais quelque chose qui me ressemblait plus et, coïncidence ou non, cela marcha mieux.

J’allai voir le showcase d’Aude Alisque à La Petite Loge le 9 et découvris par la même occasion ce théâtre, le « plus petit de la capitale » comme l’indiquait sa devanture. On se sentait bien dans cette salle dont la taille permettait justement une bonne proximité avec le comédien. Mieux vaut 20 personnes dans une salle de 25 places que 50 personnes dans une salle de 500. Je fus très heureux de voir le seul en scène d’Aude. Déjà parce que je le trouvais très bon pour une première, et surtout parce qu’il me rassurait quant à la possibilité de faire un « stand-up » différent (quand certains préfèrent respecter les codes et la mythologie de la discipline – ce que je comprends tout à fait – d’autres tentent de s’en affranchir). Aude n’était ni un personnage ni elle-même (du moins je l’espère), elle était une sorte d’intermédiaire, à mi-chemin entre le stand-up et le seul-en-scène, et cela fonctionnait.

Le 13, je jouai à une spéciale du LSC au Bar à Bulles, dans le quartier de Pigalle. Une salle toute rouge très sympa, quelques mètres en dessous du mythique Moulin de la même couleur. J’avais préparé un set un peu étrange, qui me ferait parler à nouveau de plusieurs sujets mais d’une manière différente que ce que j’avais fait jusqu’alors, en enchaînant sans aucune sorte de transition, un peu comme si je disais tout haut l’intégralité de ce qui me passait par la tête. En répétition, j’eus l’idée de faire ce set (de 10’) assis sur un tabouret, un peu comme si ma réflexion avait lieu dans un bar, seul et saoul, à 4h du matin, devant un barman imaginaire. Thierno n’avait pas l’air chaud mais me fis confiance. Cela fonctionna très bien et colla à merveille avec le texte. J’apprenais à me faire confiance et à accorder texte et jeu de manière cohérente, ce qui était un progrès. À la fin Thierno vint me voir pour me dire « à partir de maintenant, tu t’assieds tout le temps ! ». Je n’ai pas forcément suivi ce conseil, mais c’était une validation chouette à entendre. Je fis objectivement ce soir-là l’un des meilleurs passages de la soirée, et cela me fit du bien, au vu de mes difficultés des deux derniers mois.

Je fus bon le bon soir, puisqu’au troisième (ou quatrième) rang figurait Juliette Follin, gérante du Spot du Rire, qui me faisait ce soir-là l’honneur de venir me « juger » personnellement. Je savais qu’elle était en dèche d’une “découverte du mois” mais je compris rapidement que son appréciation de ma performance était sincère. Son article (du lendemain matin !) tempéra toutefois quelque peu mes ardeurs. De son aveu-même, une confusion s’était peut-être opérée entre ma prestation scénique et ma personne, ce qui ne m’aida pas vraiment à me jauger. En revanche, sa conclusion mesurée et encourageante me fit comprendre qu’elle m’avait plutôt bien cerné. Enfin, quelle que soit la raison de son affection pour mon travail, cela me fit beaucoup de bien de voir mes prestations reconnues, et je partageai son article avec enthousiasme. Je sais qu’elle est une lectrice avide de ce blog, donc Juliette, si tu me lis, sache que je te remercie pour toute ton aide, via l’article mais aussi via tous tes retours annexes.

Cette confiance me permit de me proposer en tant que MC de mon… Propre plateau ! En effet avec Pierre, nous allions organiser le 22 la première d’un plateau d’humoristes à Vanves, en collaboration avec l’équipe ultra-sympathique de l’ESCAL, l’association culturelle de la ville. Je ne m’étais jamais essayé en tant que MC, c’était le moment ou jamais. Ne faisant jamais ou quasiment jamais d’interactions sur scène, c’était un vrai défi pour moi. L’ESCAL avait fait un boulot formidable et avait rempli la salle, avec des personnes de tout âge, cela allait être un bon moyen de me jauger. Tout ne fut pas parfait, loin de là, mais je pris beaucoup de plaisir à le faire. La soirée se déroula bien, et nos invités, que nous avions choisi avec soin – autant pour leur talent que pour leur sympathie – répondaient au nom de Boriss Chelin, Jérémy Ippet, Nassim Mellah, Manu Bibard et Alexis le Rossignol. Joli line-up pour une première qui fut de l’avis des invités réussie ! Je foirai relativement royalement mon set, n’arrivant pas à gérer à la fois le stress de l’organisation, la présentation et mon passage, mais ce n’était pas grave. La soirée était réussie, là était l’essentiel. Gros ouf de soulagement, et un kilomètre de plus dans l’autoroute longue, si longue, de ma progression scénique. 

Le 27 mars, j’embarquai pour ma première « expédition LSC ». En effet, le Laugh Steady Crew a pour habitude de s’exporter de Paris le temps d’une soirée, mais je n’avais jamais fait partie de la sélection jusqu’alors. Ce fut chose réglée (merci Flo) ce 27 mars, et je m’envolai donc pour Caen accompagné d’Aude Alisque, de Manu Bibard et de Paul Mirabel – tiens tiens, des retrouvailles après mes deux premières scènes de stand-up passées (et perdues) en sa compagnie. Nous avions 20 minutes chacun, devant une trentaine de personnes. Nous jouions à l’extérieur, nous étions invités par le très sympathique François Duval du HOC – et attendus – c’était une pression nouvelle à gérer. En parlant de pression, je me pris une bonne grosse pinte avant de jouer. La dernière fois que j’avais essayé l’alcool avant une scène, c’était encore au Cours Clément. J’avais oublié mon texte. J’avais pris 4 verres de vin blanc, certes, mais cela m’avait suffi pour ne pas vouloir renouveler l’expérience. Ce soir-là à Caen, le stress était tel que je craquais un peu en terme d’alcoolémie. Le public était chaleureux mais les conditions n’étaient pas idéales pour une raison : il existait un petit chemin entre la scène et le public qui menait aux… Toilettes ! Il fallut donc gérer ces incessants allers retours. Je ne me souviens plus de ma position – deuxième ou troisième – mais je me souviens de mon texte : j’avais prévu mon nouveau « classique » (« j’étais dans une femme récemment », que j’avais joué 5 ou 6 fois) ainsi qu’une douzaine de paragraphes de 1 minute que je souhaitais relier par les transitions les plus inexistantes possibles, comme si je réfléchissais à voix haute à des sujets qui n’avaient rien à voir (mes poules, le suicide, les fonctions affines, etc.), à l’instar de mon passage au Bar à Bulles. Le public était plutôt réceptif, je pris du plaisir à jouer. Décidément, je me sentais mieux dans des formats longs qui me laissaient le temps de montrer mon personnage, et qui laissait surtout au public le temps de s’habituer à moi et à mon style humoristique. Mis à part une improvisation foirée sur une femme rousse du premier rang (on apprend toujours), je pense que dans l’ensemble mon passage fût réussi. Je quittai la scène fier de moi. À la fin le MC annonça la tenue d’un vote : chaque membre du public allait être doté de 2 jetons et allait devoir les répartir comme il le souhaitait entre 4 jarres recouvertes de nos photos. Concept déjà étrange quand les humoristes ne se connaissent pas, mais quand ils proviennent de la même troupe, ça en devient plutôt malsain. La compétition à l’état pur. Malgré cette réticence, ma curiosité prit le dessus et lorsque le lendemain les résultats furent publiés, je m’empressai d’aller voir. Sans surprise, Paul Mirabel nous mit une belle branlée. La troisième. Mais ce n’était pas étonnant. Ce qui était étonnant, c’était ma deuxième place. Je ne suis pas idiot et j’ai assez vu de plateaux pour savoir que la vérité d’un soir n’est pas celle du lendemain, qu’il est possible d’enchaîner bide et carton sans trop de changements dans son texte ou son interprétation. Tout ça pour dire que je n’ai évidemment pas tiré de conclusion définitive après une seule soirée. Mais tout de même, cette seconde place me redonna un coup de boost en terme de confiance. Je me plaçais jusqu’ici derrière mes deux comparses Aude et Manu – et j’allais continuer à le faire – mais cela me prouvait que le temps d’un soir, je pouvais faire jeu égal voire mieux. Cela m’encouragea à continuer.

Le 4 avril, je rejoignis Morgane Cadignan, Antek et Juliette Follin à la soirée One More au Grand Rex. Sacrée organisation, sacré line-up, Certe et sa bande avaient vu les choses en grand. L’ambiance était bonne, la plupart des humoristes marchèrent très bien (mention spéciale à Guillermo Guiz et Roman Frayssinet qui ont triomphé à l’applaudimètre et à mon artiste favori Baptiste Lecaplain qui a démontré une nouvelle fois qu’il était à part). Seulement, au milieu de tout ce très haut niveau, et même si les retours étaient excellents, je sentais une forme de lassitude chez le public. Je ne saurais pas vraiment l’expliquer, mais j’eus l’impression qu’existait chez eux l’attente globalement partagée d’un stand-up différent. La façon dont Romain Barreda (qui fut le seul à faire du sketch) fut chaleureusement accueilli, alors que d’ordinaire, les “sketcheurs” sont assez mal vus sur les plateaux, était pour moi assez représentative. Peut-être qu’après avoir bouffé les codes du stand-up jusqu’à l’indigestion, le public attendait désormais plus de nouveauté que de résultat. Je pense à des Nadim, des Aude Alisque, des Ghislain Blique qui auraient selon moi eu leur place à ce genre de soirée. Peut-être que les retours n’auraient pas été aussi “bruyants” que pour les autres, mais au moins cela aurait amené une diversité bienvenue dans la programmation.

Quinze jours plus tard, j’avais mon second 30/30 avec Pierre. Ma troisième soirée à ce format donc. Je commençai à m’habituer, si tant est qu’on peut s’habituer à ce genre de choses. Comme au premier, beaucoup d’amis allaient venir. Comme au premier, nous options pour un format de type 15/15/15/15 avec un clash de 5’ au milieu. Pierre fût le premier à s’élancer sur scène, après avoir essuyé une petite déstabilisation en coulisses. Il ne parvint pas à réagir. Thierno me prit à part : moi qui étais plutôt dans le flegme, j’allais devoir mettre de l’énergie, réveiller la salle. Ce fût mon tour. J’arrivai donc énergique – enfin, du mieux que je pus. J’essayai de mélanger cette énergie avec ma personnalité scénique. Ce n’était pas parfait, mais je crois que je suis plutôt parvenu à « relancer » la soirée comme il m’était demandé. Pierre me rejoignit ensuite pour le clash, qui ne marcha clairement pas aussi bien que les 2 premières fois. Pierre était encore touché de son premier passage, et surtout, son micro était trop court pour arriver sur scène. Il était donc en pleine obscurité pendant que j’étais dans la lumière du spot, mais ça, je ne l’avais pas remarqué. J’eus donc cette désagréable sensation de remporter un combat « déséquilibré ». Cela ne fit plaisir à aucun de nous deux. Pierre poursuivit et, toujours touché de ses premières 15’, eût encore du mal pour son second passage. Je revenais donc sur scène dans la même attitude que lors de mon premier 15’. Ce fut légèrement moins bien, mais je fis le boulot. La soirée s’achevait sur un goût amer, à la fois pour Pierre, qui était passé au travers, et pour moi, qui aurait largement préféré marcher à 2. Un 30/30, c’est un partage de scène, on ne tire pas de satisfaction d’être le seul à marcher quand on joue avec un ami. Toutefois, cette scène était une bonne leçon. J’avais eu une pression supérieure à d’habitude, et je ne m’étais pas écroulé dessous. Ce soir-là, une envie nouvelle m’envahit. Je venais de faire mon troisième 30’ (en plus du 20’ de Caen), et la conclusion était claire : je me sentais mieux sur des formats longs. Là où le 7’ s’apparente fréquemment à ce qu’on peut élégamment appeler un « concours de bites », ou l’efficacité prime et où les rires sont comptés, l’heure permet au contraire de prendre son temps, d’amener des idées, des personnages. Bref, d’oublier l’efficacité pour se concentrer sur la personnalité. Tout ça se mélangeait dans ma tête pour aboutir à une idée : faire mon heure de spectacle ? Vraiment ? En étais-je bien sûr ? J’étais arrivé dans le stand-up quelques mois auparavant avec l’objectif de trouver des boulots d’auteur, l’heure n’était donc pas prévue. Je m’interrogeai, me demandai à quel point j’étais censé me laisser guider par tout ce qui se passait et par mes envies nouvelles. J’allai en parler à Thierno qui non seulement me confirma la viabilité du projet, mais qui en plus m’indiqua que selon lui, l’avoir avant la fin de l’année 2019 était carrément envisageable. C’était une énorme décision à prendre, je demandai donc à prendre 2 semaines pour réfléchir. Le lendemain, je lui envoyai un message « Go. Je sais pas si j’ai envie de le faire, mais je sais que je refuse de ne pas le faire. Pas besoin des 2 semaines, on s’y met ». C’était le début de l’aventure « heuresque ».

Entre le 13 et le 25 avril, je surfais sur cette confiance et cela tombait bien, je n’avais jamais été autant programmé. J’avais, hors LSC, 7 plateaux prévus sur 2 semaines. Cela ne m’est plus arrivé depuis (je reste toutefois optimiste). Dans l’ensemble, le bilan fut positif. Je ne m’en sortis pas trop mal sur des plateaux peu peuplés et marchait plutôt bien en des lieux un peu plus gros. Mon regret reste le Blague à Part, où je n’ai pas été à la hauteur. Mais bon, nul doute que j’y reviendrai pour inverser la tendance, surtout après avoir rencontré Grégory Robet, un des MC les plus sympas de la capitale. J’aurais aimé dire que j’ai ensuite pris une semaine off, mais la vérité c’était que je n’étais programmé nulle part. Tant mieux quelque part. J’allais enchaîner en mai, avec notamment mes premières dates en entreprise et la préparation de l’heure. Cela s’annonçait tendu, il faudrait être prêt.

Chapitre 8 – Découverte Sauvage et anecdote Philipsienne

(Mai 2019)

Mai fut en premier lieu le mois qui me fit découvrir le Jardin Sauvage. Je connaissais de réputation le Comedy & Chill (ça faisait des mois que j’envoyais des messages et bouillais d’y jouer), mais je ne connaissais pas si bien l’endroit. Je ne savais pas qu’il y avait des Openmic deux fois par semaine, je ne savais pas que l’Afterwork Comedy allait commencer (coucou Lucie Carbone), je ne savais pas que la plupart des humoristes de mon niveau s’y retrouvaient régulièrement pour travailler, échanger, jouer. Bref, je ne savais pas grand chose. J’allais découvrir ce lieu pour ne plus le lâcher. Si je me méfie souvent du mot « bienveillance », au vu des débordements de type censure qu’il peut impliquer, je fus très vite rassuré. On s’y sentait effectivement très bien et on y rencontrait en permanence du monde ouvert et prêt à échanger. Deux mois plus tard, je continue d’y aller 2 à 3 fois par semaine. 

Mai commençait donc timidement. Un premier Afterwork au Jardin Sauvage, un bide à Houilles à l’Atelier du Rire géré par PV, un set pas trop mal au Seven de Bobbin, Tatiana et leur troupe. Et pour finir, un mauvais passage au Nord Marais (qui me faisait plus chier qu’aux autres endroits, non seulement car c’était au sein d’un très beau line-up, mais en plus car c’était animé par des amis).

Puis vint le 15. Notre première date chez Philips. Ce passage est franchement inracontable, mais je vais faire au mieux. Nous devions jouer à Nantes avec le Laugh Steady Crew, pour le compte de la société Philips. Nous devions, en équipe resserrée (Manu Bibard, Michael Sehn et moi), fournir un peu plus d’une demi-heure de représentation, soit environ 12 minutes chacun. Pour l’occasion, Thierno nous avait imposé une consigne spéciale : 50% de notre set devait être du test sur deux sujets imposés : Philips et les commerciaux, soit les caractéristiques de ceux chez qui nous allions jouer. Parfait, cela était un bon challenge. Nous devions jouer devant une grosse cinquantaine de personnes, il fallait faire bonne figure pour espérer être invités à nouveau. Mais rien ne se passa comme prévu. Je vais légèrement déformer la réalité dans le dialogue qui suit entre la responsable sur place et nous-mêmes, notamment en terme de temporalité (tout ne s’est pas passé en une conversation mais sur une heure), mais cela ressemblait plus ou moins à ceci :

  • “La responsable : Bonjour, vous êtes la troupe de… Vous faites quoi déjà ? 
  • Nous : (ça commence bien) Humour…
  • Ah oui, très bien. Je vous en prie installez-vous.
  • Est-ce qu’on pourrait voir le lieu où l’on va jouer s’il vous plaît ?
  • Le lieu, le lieu… Ici (montrant les canapés du lobby) ça vous irait ?
  • … Euh non, nous faisons une représentation, il nous faut une salle.
  • Ah, bon. Je vais voir si je peux trouver quelque chose (quelques minutes plus tard) Suivez-moi !
  • (arrivée dans une salle immense, vide et recouverte de baies vitrées) Ca vous ira ?
  • Hmmm bah on va faire avec… Où est le micro ?
  • Il vous faut un micro ?
  • (neurones qui chauffent) Eh bien oui, on va jouer devant un large public, dans une salle pareille en plus il nous faut un micro.
  • Bien bien je vais voir ce que je peux faire… En voilà un, ça ira ?
  • Vous n’avez pas de pied ?
  • Non.
  • Une estrade pour se surélever par rapport au public ?
  • Non.
  • Bon… Tant pis, ça va le faire quand même ! Dites-nous où sont les chaises qu’on vous aide à les installer.
  • Les quoi ?
  • … Les chaises ?
  • Ah non on n’a pas de chaises.
  • Pardon ? Mais attendez, on va jouer devant des gens debout ?
  • Bah oui, comment voulez-vous qu’ils mangent sinon ?
  • ILS MANGENT ?
  • Eh bien oui, vous êtes prévus pendant le buffet !
  • PENDANT LE BUFFET ? Mon dieu… Allez, on se calme, ça va le faire, ça va le faire. Ils sont toujours une cinquantaine, il y en aura forcément 10 qui riront au milieu.
  • Ah oui non d’ailleurs il y a eu une erreur au niveau des réservations ils seront une petite dizaine.
  • … (pleure) … Bon… Allez on est des pros ça ne nous affecte pas ! Ils sont contents de voir un spectacle au moins ?
  • On ne leur a pas dit vous êtes une surprise !
  • Une surprise ?
  • Oui, prévue juste après leur atelier Mojito !
  • Juste après leur… (les larmes redoublent).

J’aurais aimé que cette histoire s’achève ici. Malheureusement non. Le pauvre Michael fût le premier à s’élancer. Après être allé chercher les invités, étonnés, sur le pas de la porte, celui-ci a fait du mieux pour les guider vers un lieu qui pouvait faire office de public. Mais ne s’attendant pas à ce qu’ils allaient voir, les invités ne furent pas du tout en mode spectacle. Pendant que Michael se débattait, certains parlaient entre eux. Pas beaucoup, 6 ou 7, mais sur 14, sachant que les 7 autres sont debout contre le mur une mignardise à la main, ça ne le fait pas. Après 12 minutes de bide d’une pureté rare, Michael me passa la main. Merci gars. Je commence avec mes vannes sur les commerciaux, me dis que ça va me permettre de les mettre dans ma poche. 3 minutes de bide. Je demande “mais enfin, vous êtes commerciaux ou quoi ?”. Réponse de leur part : “non”. Ah. Perdu, j’enchaîne avec mes blagues sur Philips. 2 nouvelles minutes de bide. Désespéré, je dis “ahah, bientôt vous allez me faire croire que vous ne bossez pas chez Philips !”. Réponse de l’un d’entre eux : “en effet, on ne bosse pas chez Philips”. Quoi ? Je m’effondre. Il se trouve qu’on jouait devant des clients de Philips qui avaient tous monté leur entreprise. Pas des employés. Et encore moins des commerciaux. Erreur terrible de communication. Normal que rien ne leur parlait. Désarçonné, je tente 2 vannes qui ne marchent toujours pas. L’un d’entre eux se permet de dire à voix haute “aïe dommage, c’était plutôt bien parti, et là patatra, le bide !”. Qu’est-ce qu’il se passe ? Je sors du texte, commence à tenter une impro “secrets d’histoire”, en me mettant à marcher partout dans la salle tout en décrivant les murs et plafonds. Je me sens seul comme rarement dans ma vie. Je jette un coup d’oeil à Flo, qui nous accompagnait : je lis la souffrance dans ses yeux. Je passe à côté d’un homme qui a une miette sur la lèvre. Je lui fais remarquer, c’est toujours rigolo ça. Je lui dis “excusez-moi monsieur vous avez une miette sur la lèvre”. “Non”, répond-il le plus sérieusement du monde, avant de se l’enlever d’un revers de main. Je retourne au centre de la pièce, continue une ou deux minutes le temps de constater que mes spectateurs partagent tous plus ou moins le regard de Flo, et retourne m’asseoir en annonçant Manu. Flo me glisse “j’ai mal pour vous putain”. Je me dis : Manu va marcher. Il est fort Manu. Eh bah non, bide aussi. Vers la fin il commence même quelques vannes nazies alors que 10% de la salle (2 sur 20 en nous comptant) portaient une kippa. Couillu. C’est la fin de 36 minutes de souffrance. Manu conclut par “c’est bon, on a enfin fini” qui décroche des applaudissements de soulagement. Je ne sais pas qui a eu le plus mal ce jour-là, nous ou le public en nous voyant. Des spectateurs se permettent “gentiment” de venir nous raconter des blagues honteusement peu drôles en précisant que “ce genre de trucs aurait marché”. Merci les gars. Sans trop vouloir m’avancer, je ne pense pas revivre une expérience de ce type dans ma carrière, du moins je me le souhaite. Mais paradoxalement, cela m’a servi. Quand on survit à ça, on survit vraiment à tout. Pour la petite anecdote, nous avons rejoué à Philips une semaine plus tard. Même équipe, et beaucoup de spectateurs en commun. Cette fois-ci les gens étaient assis, prévenus, concentrés, et nous avions micro et estrade. Et nous avons bien fonctionné. Loin de moi l’envie de me servir de l’environnement comme excuse : lorsque j’aurai un très bon niveau (si je l’ai un jour, espérons), je serai censé m’en sortir sans artifice. Mais là où nous étions, cela a fait la différence. Nous avons même été invités à jouer une troisième fois pour la société à Paris, mais je crois que les blagues nazies de Manu (qui sont très bonnes) auront eu raison de nous. Dommage, les gars de chez Philips étaient vraiment hyper sympas, avec le temps je m’étais assez attaché à eux. Frank, si tu me lis, je ne t’oublie pas <3.

J’enchainais assez rapidement avec notre plateau à Vanves (cette fois-ci il y avait Rémi Boyes, Louis Chappey, Samy Bel, Khalil Naïme et Timothé Poissonnet pour nous entourer Pierrre et moi) et me rattrapais, pas magistralement mais quand même, de ma première performance en ce lieu. Nous nous sentions chez nous sur ce plateau, grâce à la gentillesse incroyable des gens de l’ESCAL et du public, qui venait pour rire et non pour défier l’humoriste de le faire rire (ce qui fait une différence notable). Tout cela nous a bien remonté le moral.

Fin mai, j’invitais les amis de la troupe du LSC à venir se reposer chez moi (ou plutôt chez mon feu grand-père, soyons honnêtes) en Mayenne. Une bonne occasion de se vider la tête, surtout au vu de l’échéance qui arrivait à grande vitesse : le 7 juin, soit la date de mon audition à La Petite Loge. Tout ça allait bien trop vite, et c’était génial.

Chapitre 9 – Parenthèse douteuse

(Hors temps)

Je voudrais faire une petite pause temporelle et chronologique pour me concentrer sur un sentiment déjà décrit en surface mais peu en profondeur : le doute. « Oh non Avril, encore du doute ? ». Eh oui. Et au vu de son importance dans ce métier, je trouve même que je ne vous fais pas assez chier avec. Enfin, le but n’est pas de vous faire chier, il s’agit simplement de… Oh et puis zut, je n’ai pas à me justifier. L’idée de ce chapitre m’est venue après une conversation avec mon ami Mathias Fudala. Nous parlions des diverses formes que pouvait revêtir le manque de confiance (frère jumeau du doute, le syndrôme de l’imposteur étant le cousin chétif), et de son incidence dans notre travail au quotidien. En racontant nos anecdotes, nous lui prêtions un caractère concret, nous rassurions quant à son universalité ; finalement, nous vivions plus ou moins la même chose. 

Déjà, qu’est-ce que le doute ? Linternaute me donne une « incertitude concernant quelque chose ». Mouais. Le Larousse quant à lui parle ainsi : « Manque de certitude, soupçon, méfiance quant à la sincérité de quelqu’un, la véracité d’un fait, la réalisation de quelque chose ». Le doute serait donc principalement une une vigilance de tous les instants par rapport à la véracité d’un propos ou d’une situation. Cette définition me plaît. Une vigilance. Être sur ses gardes, en permanence, ne rien prendre pour acquis. Tout est fluctuant, l’avis des autres, la manière dont ils nous perçoivent. C’est ça, le doute. Une vigilance. Mais alors, comment celui-ci se matérialise-t-il sur scène, et en dehors ?

Je pense qu’il faut tout d’abord distinguer deux types de doutes que j’appellerais l’intérieur et l’extérieur

L’intérieur serait la petite voix qui nous pousse à ne pas nous faire confiance. Ce doute là, s’il peut être plus bloquant, présente au moins l’avantage de ne pas inclure et déranger les autres : au pire, on s’entrave soi-même. Ce n’est pas glorieux, mais ça a le mérite de ne pas être égoïste. Cette voix intérieure agit dès l’écriture. Indique, avec un ton péremptoire, que cette blague n’est pas drôle, qu’elle ne marchera pas. Pendant un instant, cette voix gagne. Et puis on sort, on s’aère la tête. Et c’est l’autre voix, celle de la certitude (et donc de la confiance), qui prend le relais. Elle compare, rassure, rappelle qu’il n’y a pas de raison que ce qu’on l’on voit partout nous soit inaccessible. Et petit à petit, la bataille entre les deux voix recommence. Le doute intérieur, c’est cette voix qui gagne ou perd, selon les périodes, et qui nous permet tantôt de vendre un propos et tantôt de ne pas l’assumer. 

L’extérieur est plus sournois. Il s’applique aux autres. Consiste à ne pas croire les retours perçus. L’extérieur ne se bat pas contre la certitude, il se bat contre l’intuition. L’intuition d’avoir cerné la personne d’en face, de la croire dans ses déclarations, dans ses retours. Si le doute intérieur est plutôt une règle – voire une nécessité anthropologique (si un mammouth arrive, mieux vaut ne pas se croire capable de le prendre en un contre un), je pense que c’est le doute extérieur qui peut (et donc doit) être éliminé ; car il ne repose sur aucun fondement. Le doute intérieur est d’une certaine manière sain, c’est de sa lutte que va naître l’envie de s’améliorer. Le doute extérieur, en revanche, n’est qu’une forme que revêt la paranoïa. Je vais vous donner un exemple, que cela soit plus clair. Imaginons un humoriste X, appelons-le Benoît (pourquoi ? aucune idée). Benoît va discuter avec d’autres humoristes. Ensemble, ils vont parler de leur métier, du milieu, et en conséquence, d’autres humoristes. Ils vont parler de Paul, de Natacha, de Jacques, de Mehdi, de Mylène, bref, de tous ces gens qui pourraient refonder le club des 5. Il est donc normal d’imaginer que, lorsque ce club des 5 se réunira sans Benoît, ils auront des chances – voire même des bonnes chances, de parler de lui. De parler de lui comme lui a parlé d’eux, selon la même approche et la même technique. Pourtant, Benoît n’y croit pas. C’est inimaginable pour lui. Comment pourraient-ils parler de lui ? Pourquoi ? Par quel moyen ? C’est impossible, il n’existe pas à leurs yeux. Et pourtant. Et pourtant Benoît se trompe. Il n’a en effet aucune raison de penser que ce qu’il applique pour d’autres ne sera pas appliqué par ces mêmes autres. Derrière la paranoïa se cache donc une infériorité, car ce dont il s’agit ici : ne pas se mettre au niveau de ce qui est pourtant un semblable. Le doute extérieur, c’est ça. Un mélange de peur et d’infériorisation qui a comme conséquence de ne faire confiance à personne. En tant qu’humoriste, c’est contre le doute extérieur que j’essaie de lutter, car il n’est qu’entravant. Au fur et à mesure des scènes, du jeu, de l’expérience, des passages, il ira en diminuant, mais la route est longue.

Maintenant, il s’agit de trouver l’équilibre. Tâche Ô combien ardue. Car si l’omniprésence de doute, lorsque visible sur scène, ne provoque que gêne chez le public, son absence peut elle, au contraire, provoquer la détestation. Traduction : on passe un mauvais moment avec des humoristes qui montrent une absence d’assurance, on passe un encore plus mauvais moment avec un humoriste suintant la certitude. L’assurance doit bien évidemment être présente – ou même jouée, feinte, on s’en fout – mais par pitié, n’allez pas dans le trop. Je parle ici très subjectivement, c’est quelque chose que JE déteste chez un artiste. Mais c’est mon blog, donc je dis ce que je veux. De toute façon, un phénomène merveilleux se produit régulièrement lorsque l’on monte sur scène et qui tempère tous mes propos précédents. Je ne sais pas si cela relève de la science (une hormone inconnue), de la religion (un Dieu bienveillant) ou de la drogue (une petite ligne), mais lors de la montée des marches qui mène à aux planches tant désirées, un phénomène physiologique s’opère (du moins chez la plupart des gens qui se prêtent à l’exercice) : le doute, l’hésitation, la méfiance, tout cela se camoufle. Tout ce qui pouvait se voir (tremblements, hoquets) rentre dans la tête. Par ce miracle, si l’humoriste souffre toujours, le public, lui, ne le voit plus. Combien de fois j’ai vu des humoristes plutôt à l’aise sur scène, qui en privé par la suite m’avouaient être tétanisés. Je fais partie de ces gens-là. Des retours que j’ai pu recevoir, j’ai toujours entendu que j’étais sur scène « comme chez moi ». Moui. Je serais sur scène comme chez moi uniquement si j’avais une guillotine dans mon salon.

Ce que je veux dire, c’est que dans les moments clés, le doute s’intériorise. Il commence dans la tête, se prolonge le long des membres pour finir par un léger vertige dans le bout des doigts et des orteils. Mais il présente un avantage :  le « flottement ». Je pense que les autres humoristes me rejoindront là-dessus : sur scène, le temps et l’espace n’ont pas la même signification que dans le reste de la vie. Il agit selon ces deux principes : le temps s’accélère, l’espace s’agrandit. Sur scène, 1 seconde de silence est ressentie 10, et un pas vers la droite ressenti 1 dixième de pas. Quel rapport avec le doute ? C’est très simple. Pour moi, c’est cette anxiété qui crée cette mise à distance (attention toutefois à ne pas tomber dans le troisième oeil). qui peut être salvatrice. Si on la maîtrise, si on la contrôle, la scène paraît plus grande mais permet plus de liberté de mouvement. Le temps s’accélère, certes, mais il est aussi plus palpable. Il devient donc plus facile à moduler, à maîtriser. Pour résumer : le doute créé un cadre, l’expérience le dompte. Et je reste persuadé, aujourd’hui, qu’il vaut mieux un cadre dompté à une absence de contour. Longue vie à ce putain de doute, et bonne chance à tous les dompteurs.

Chapitre 10 – Audition, confiance et vacances troublantes

(juin 2019 – août 2019)

Mais revenons à nos moutons autobiographico-narcissiques. Je n’avais pas prévu de faire une heure de spectacle. En revanche, je savais depuis longtemps les sujets qui me touchaient, ceux dont je m’étais promis de parler si un jour une tribune m’était offerte. Ainsi, quand il me fallut gratter du texte pour l’audition prévue à La Petite Loge, je ne savais pas forcément comment faire, mais je savais ce que j’allais dire. L’exercice consistait à passer 20 minutes devant une seule personne. Traduction : 20 minutes sans se laisser déstabiliser par l’absence (probable) de rires. Je pris le risque de mettre mes sets efficaces de côté, et de jouer ce que je présenterais dans l’heure en cas “d’admission”. Les 20 minutes préparées se divisaient donc en 2 blocs : 15 minutes jamais jouées, et 5 minutes dont je commençais à avoir l’habitude – à mon niveau, l’habitude signifie quelque chose joué 4 ou 5 fois. J’arrivai sur place dans l’inconnue la plus totale : je ne m’étais jamais plié à ce genre d’exercice. J’avais choisi de le faire sans micro : dans une si petite salle, ça me paraissait moins bizarre. Dès mes 30 premières secondes, les sensations étaient mauvaises. Je me rendis instantanément compte de certaines de mes lacunes. Sans le micro, je ne savais pas bouger, et pris alors conscience de combien je me cachais derrière. Sans voir le public, je ne savais pas où regarder, et me rendis alors compte que je ne savais pas poser mon regard. Le stress me fit parler de plus en plus vite, comme dans la certitude idiote que le rythme compenserait le jeu. Mon unique spectatrice eut un réflexe salvateur : elle me coupa, m’indiqua de respirer, de prendre mon temps, cela me fit beaucoup de bien. Une deuxième spectatrice entra, ce qui me permit de recommencer la partie en cours. Je repris… C’était mieux, mais ça restait en-deça de ce que j’avais prévu. Fichtre. Je finis mes 20 minutes en relative souffrance. Pour résumer : j’étais content du contenu, mais pas de la manière dont je l’avais vendu. Heureusement, nous enchaînâmes avec de la discussion : que voulais-je faire ? De quoi avais-je prévu de parler ? Que voudrais-je défendre ? J’ai des lacunes en jeu, mais quand vient le moment de la discussion, en général, je me réveille. Mes intentions prenaient leur source tellement tôt que j’avais eu le temps de les maturer. Je tâchais d’être convaincant, mais cela ne m’était pas trop difficile : je ne savais pas comment, mais je savais où je voulais aller. Au vu de ma prestation scénique, je repartis toutefois fataliste de l’audition. Et pourtant, quelques jours (ou semaines je n’ai pas de souvenir) après, je reçus un mail qui traduisait une réponse positive de leur part. Je ne m’attendais pas au vertige alors ressenti. En effet, tant que je faisais quelques scènes par-ci par-là, je pouvais me convaincre que la scène n’était qu’un hobby, qu’une étape pour rebondir. À partir du moment où un spectacle est créé, il n’y a plus de marche arrière. Un spectacle, c’est quelque chose qui se défend sur une échelle d’années. Moi qui étais enfin libre comme l’air, je m’étais à nouveau enchaîné. Mais cette chaîne me déplaisait moins que toutes celles que j’avais eues jusqu’alors. Je pris quelques jours pour réfléchir, mais je l’avais décidé dans ma tête : j’allais aller au bout de tout ça. Ne serait-ce que pour n’avoir aucun regret.

L’objectif de ce mois de juin était de commencer à me faire vraiment confiance. Je jouai enfin au Comedy&Chill, un plateau que j’attendais depuis longtemps et géré par des personnes adorables. Le 14, pour la dernière du Laugh Steady Crew, je pris un risque assez grand : finir par 19 vannes, une par texte écrit durant la saison. C’était la première fois que je sortais du texte pour aller vers quelque chose de l’ordre de la performance. Cela fonctionna bien, j’en étais fier et heureux. Pierre fonctionna aussi et tant mieux, nous avions à coeur de bien finir l’année après quelques dernières semaines compliquées. Ensuite tout s’enchaîna : des labos, du Café Oscar, une Boîte à Rire chez les excellents Polo & Tramoni, un Comedy Mouv (une de mes meilleures scènes d’ailleurs, dommage qu’il n’y ait pas eu de qualifié ce jour-là). Et au milieu de tout ça, une virée à Nantes. Ma première à l’extérieur, en solo et sans entreprise. Enfin en solo, Pierre était avec moi, comme d’habitude. Nous avions deux dates prévues : au West Side le mercredi, et au Stand-up Factory le jeudi, le tout en étant logés chez les Tocards (Maxime Stockner et Kevin Robin, une sacrée expérience et 2 sacrés bonhommes). J’y fis deux bons passages, et le petit bonus était que les deux soirées recevaient une captation d’excellente qualité. Cela allait me donner du bon matériau pour m’inscrire à divers festivals – pour quelqu’un qui avait peur de rester enchaîné, je tendais quand même le bâton du long-terme avec ces inscriptions ! Ma confiance franchit définitivement un palier suite à une seconde manche chez Philips. Au vu de la première (voir chapitre 8), il s’agissait d’un excellent test. Je ne sais pas si c’était dû aux meilleurs conditions ou à ma confiance nouvelle, mais je fis un bon passage. Je finissais donc le mois de juin avec un spectacle à venir, une confiance décuplée et l’envie de me plonger à fond dans ce nouveau monde.

Je décidai suite à tout ça de ralentir la cadence, de prendre mon temps, et quelque part, de réfléchir. Cela tombait bien, le nombre de plateaux diminuait drastiquement durant l’été. Durant le mois de juillet, je profitai donc des quelques openmics disponibles, essentiellement au Jardin Sauvage, désormais Mecque de ma génération d’humoristes. La vie était chouette, je ne vais pas le nier : je me levais tard, j’écrivais, je trainais sur la péniche, je discutais avec mes nouveaux collègues (et parfois amis), je jouais, je testais, bref, je profitais, avant la tempête et le regain de sérieux attendus pour le mois de septembre. Je pris la décision de partir en vacances au mois d’août, et pour je crois la première fois de ma vie, je ne parvins pas à en profiter complètement. Depuis 27 ans, les vacances avaient toujours été un îlot de tranquillité, un moment hors du temps et toujours bienvenu. Pour la première fois, ce n’était plus le cas. Peut-être parce que ma vie s’apparentait déjà quelque part à des vacances, je n’en sais rien – et encore non, je dis n’importe quoi, je faisais largement plus que les 35h habituelles, donc cela aurait dû me faire du bien… Mais non. Je me languissais de revenir, de jouer, de progresser. Les vacances me paraissaient pour la première fois trop tranquilles, trop lentes. J’avais des choses à faire et les transats me paraissaient dos d’âne. Cette sensation d’attendre avec impatience la fin des vacances, je n’avais jamais connu ça. Je revins sur Paris début septembre avec une faim énorme, et l’envie de bosser jusqu’à épuisement. Parfait.

Chapitre 11 – Redécouverte du Laugh Steady Crew et Première

(septembre 2019 – octobre 2019)

J’avais faim, mais je n’avais pas anticipé le stress qui accompagnerait cette demande. Tout le mois de septembre aura été placé sous le signe de l’angoisse à l’idée de jouer un spectacle, mon spectacle, le 5 octobre. Il fût intéressant de constater à quel point cette angoisse m’a influencé sur mes premières scènes du mois. L’urgence de l’heure, la nécessité d’être prêt, la décision de me lancer à fond dans cette voie me permettaient subitement moins de test, moins de tranquillité. Chaque scène devenait nécessaire.

Le 4 septembre eut lieu la première de la nouvelle saison du Laugh Steady Crew, pour laquelle je m’étais mis beaucoup de pression. En effet, Pierre (Dudza) et moi étions les deux seuls à avoir survécu à la saison précédente, et devenions à ce titre les « anciens » de la troupe – ce qui est assez paradoxal au vu de notre expérience scénique et de celle de certains nouveaux capés. Nous voulions être à la hauteur de notre ancienneté. Pour cette nouvelle saison, je m’étais fixé des objectifs différents. La première avait été celle de l’apprentissage : apprendre une mécanique d’écriture régulière, apprendre la flexibilité suite aux retours de Thierno, apprendre à sortir une prestation convenable, tout simplement. Je ne voulais pas d’une saison similaire, et décidai de transformer le LSC en laboratoire de jeu. Je voulais me servir de cette scène « gratuite et hebdomadaire » pour me permettre ce que je ne pouvais pas me permettre sur les autres plateaux : je voulais tester du jeu, le pousser à l’extrême, voir où je pouvais aller dans la provocation, tenter des silences plus longs que nécessaires ; en résumé, je voulais que le LSC soit ma nouvelle usine à tester – et parfois les extrêmes.

Pour cette première, je choisis le thème « Neymar », en essayant de trouver un équilibre entre le texte et le jeu (là où l’année précédente, j’étais beaucoup plus sur le texte), et en prenant des risques mesurés. Je passais vers la fin après une soirée relativement mitigée, et espérais que ce cocktail relativement inconnu puisse porter ses fruits. Très rapidement, l’appréhension laissait place à la joie d’être de retour sur cette scène. Je m’amusais – enfin – avec mon texte, et cela eut pour conséquence un passage que je qualifierais de « réussi » – si vous lisez ce blog depuis le début, vous savez à quel point cette impression m’est rare.

Après une virée en enterrement de vie de garçon le week-end, je revins directement pour un nouvel épisode du Laugh Steady Crew, sur le thème de Charles Leclerc (choisi par Juliette Follin du Spot du Rire, pression supplémentaire). Surfant sur la confiance de la première, je pris des risques comme jamais. Je fis le choix de commencer par presque 1’30 de silence, puis par 2’ d’interrogation et enfin 4’ de folie. Jamais je n’avais opté pour autant de jeu dans un texte. Au final, entre un texte su, un jeu maitrisé et quelques impros plutôt bien senties (en toute humilité, bien évidemment), je fis avec ce texte un de mes meilleurs passages au LSC. Ces deux premières semaines donnaient donc un nouveau ton et une nouvelle direction : cette année serait celle du jeu. Cette année serait celle où j’apprendrais à mettre en valeur mes textes. Bref, cette année serait celle où l’auteur apprend à devenir comédien.

Cette nouvelle tendance influença grandement l’écriture de mon heure. Moi qui souhaitais tant faire du Blanche Gardin (mes premières scènes au LSC, en octobre 2018, s’étaient faites intégralement immobile derrière un micro sur pied !), je me mettais à vouloir « faire du » Lecaplain. Cette hésitation, toujours d’actualité, est clairement celle qui me berce depuis de longues semaines et bientôt de longs mois : que choisir entre ce qui nous plait et ce pour quoi tout vient plus facilement ? Mes quelques expériences en « personnage » s’étaient révélées très positives : à l’évidence, le cadre que cela me donnait me permettait de mieux m’exprimer, de mieux savoir ce que j’étais censé faire, bref, en personnage, tout me semblait plus simple et intuitif. Mais dans le même temps, tous les stand-up purs que je regardais me donnaient envie plus que le reste. J’étais envieux des Burr, CK and co qui avaient l’air de s’adresser directement au public, et regrettais la distance que le « personnage » pouvait amener. Mais il fallait me rendre à l’évidence : j’étais moins bon là-dedans. J’ai toujours eu des facilités d’écriture, mais lorsqu’il s’agit de connecter au public, je sens (et je sais) que cela est tout de suite moins naturel. Que choisir donc ? Ce dans quoi on se sent le plus « armé » ou ce qui nous donne le plus envie ? Quelques semaines plus tard, j’opterai pour les deux, mais nous y reviendrons.

Septembre-octobre furent donc placés sous la dynamique du jeu. En dehors du Laugh Steady Crew, je repris mes marques au Labo du Paname, me testai à Cergy chez le très agréable Ilies, confirmai ma malédiction de non-fréquentation au Strange, inaugurai le Houmous Comedy Club de mon ami Jad, revins chez l’excellent tandem féminin du Cercle du Rire – Anissa Omri & Elsa Bernard (sans oublier Karim) – fis mes premiers pas à l’EntrePotes du premier Clovis arabophone, découvris le Ca Dit Quoi des géniaux Polo & Tramoni… Bref, je me remettais dans le bain, petit à petit. Le 4 octobre, veille de ma première, j’animai la troisième de notre plateau (notre = Les Ouais Ouais Ouais) à Vanves. J’étais tellement préoccupé par mon spectacle que je me souviens y avoir pensé pendant mon passage. Jamais je n’ai joué aussi déconnecté que ce soir-là. Les spectateurs ne s’y trompèrent pas et ce fut un véritable petit bide avec ce qui est pourtant mon matériau le plus sûr. Comme quoi, quand la tête n’y est pas… Durant cette même soirée, Haroun nous faisait le plaisir de passer, et Rodrigue confirmait que dans un bon soir, il est au niveau des meilleurs.

La nuit fut courte, et je décidai de rester chez moi l’essentiel de la journée. Entre 10h du matin et 20h, heure de départ au théâtre, j’eus l’impression que 3 semaines s’étaient écoulées. J’allais faire une heure. UNE HEURE ! Tout seul ! Sur cette heure, j’avais environ 40 minutes de nouveautés pures, 10 minutes de matériel testé 2-3 fois et 10 minutes de « sûr » : en d’autres termes, j’étais dans l’inconnu le plus total. J’allais également jouer devant beaucoup de mes meilleurs amis qui étaient venus pour l’occasion, parfois de loin. Ma plus longue expérience jusqu’ici sur scène avait été de 30 minutes (et ne s’était d’ailleurs pas très bien passée), et là j’allais en avoir soixante… J’entrai dans le théâtre à la fois excité et déprimé. Je voulais savoir si j’en étais capable, mais la réponse me faisait peur. Les parfaites demoiselles de La petite Loge me rassurèrent, mais je ne les entendais presque pas. Je répétai mon texte dans ma tête ; j’étais heureux de l’avoir revu avec Thierno, mais dans ces moments-là, rien n’aide vraiment.

Je me plaçai derrière le rideau fermé, et entendis petit à petit mes amis rentrer dans le théâtre. Oui, à La Petite loge, il n’y a pas de… Loge. Ou de coulisses. On attend derrière le rideau, on écoute, on entend. J’entends mes 3 meilleurs amis se mettre au premier rang, soit à 50cm devant moi, séparés uniquement d’un rideau rouge. J’entends l’un d’eux dire « j’espère que ça ne sera pas gênant », c’est officiellement le pire moment de ma vie. Mon cœur bat à 240 à l’heure, soit deux fois plus que les amis de Robin Campillo, et je me prépare. « Quand j’étais chanteur » de Michel Delpech retentit, ça va être à moi, c’est le signal du début. J’ouvre le rideau, et je ne vois que le premier rang. Que mes potes. Je suis un peu déconcerté, mais je commence. Ils sont sympas, très sympas. Ca me met en confiance. Je déroule mon texte, un peu automatiquement, mais c’est une première. Les 30 premières minutes se passent assez bien pour que je sois satisfait, ce qui veut dire qu’elles se passent très bien. À partir de la 35ème minute, je commence à ressentir de la fatigue. De la vraie fatigue, physique, mentale. Il se trouve qu’ayant des problèmes de déglutition (et donc de diction), je mets beaucoup d’énergie dans mon phrasé et mon articulation, peut-être trop d’ailleurs. Au fur et à mesure que la fatigue me gagne, les phrases deviennent moins claires, moins articulées. Je me mets à avoir soif. Durant la deuxième moitié de spectacle, je bus peut-être une trentaine de fois. C’est beaucoup trop, et je sentais que les gens le remarquaient. Tout à coup je vois le signal lumineux – j’avais demandé à ce qu’on me le montre à 50 minutes pour avoir une petite idée du temps. Un spectacle est censé durer environ 52-54 minutes, donc lorsque la lumière est allumée, je suis censé en être environ à la conclusion. J’en suis à peine aux deux tiers. Il me reste 20 minutes de spectacle, je suis fatigué et je me rappelle que la fin est de loin la plus complexe – il s’agit de la partie sur les maths. Je l’ai placée à la fin volontairement : en cas de soirée difficile, c’est suicidaire, mais en cas de bonne soirée, cela me permet de finir au plus haut. Je rassemble mes forces et décide de me battre et d’aller jusqu’au bout, enlevant au passage quelques 6 minutes afin que Melissa (de la Petite Loge) puisse quand même rentrer chez elle à un moment. Puis vient la conclusion, musique de fin, rideau. Je n’en reviens pas : je suis allé au bout. On ne va pas se mentir, les 20 dernières minutes étaient une souffrance, mais je suis allé au bout. Je suis satisfait. Je me dis que finalement, ça se fait, c’est possible. Je suis épuisé, aussi. Je suis épuisé mais j’ai envie de recommencer le spectacle, de corriger ce qui est corrigeable, de mieux jouer ce que j’avais moins bien joué. Je dois rejoindre mes amis et jouer le jeu (traduction : ne pas être honnête sur ce que je pense du spectacle). Ca y est, j’avais fait une heure et j’avais hâte de faire les autres.

Ca tombe bien, elles allaient arriver vite. La semaine d’après, pour être précis. Tout le monde m’avait prévenu : la deuxième, c’était la plus difficile. On se repose un peu sur la satisfaction d’avoir fait la première, on se dit que c’est bon, qu’on en est capable, et on se plante. Je restai donc d’une vigilance absolue : je coupai de 10 minutes, en modifiai 5 autres, et me le fis 5 ou 6 fois à l’italienne chez moi. Nous étions déjà au samedi d’après (après un LSC correct), et il fallait recommencer. Je fis une prestation à peu près du niveau de la première. J’étais satisfait. Il y a deux semaines, ma principale peur était de ne pas tenir une heure. Là, c’était déjà devenu d’en faire une bonne. Je commençai à m’habituer à ce petit rythme, je n’arrivais pas à croire que cela allait se passer toutes les semaines, et admirais ceux qui le faisaient plusieurs fois en 7 jours. Ca y est, j’étais parti, me disais-je. La semaine qui suivit, celle du 14 au 20 octobre, allait être une des plus formatrices de ma jeune carrière.

Chapitre 12 – Ma pire/meilleure semaine

(Octobre 2019)

Nous sommes le lundi 14 octobre 2019 et je me prépare à enchaîner première Debjam, deuxième virée nantaise et troisième de mon spectacle. Magnéto.

La Debjam, c’est l’antichambre du Jamel, et c’est la première date de cette foutue semaine. J’ai été sélectionné par le directeur artistique Jean-Michel Joyeau sur la base d’une vidéo et je suis excité à l’idée de passer dans cette salle mythique devant un large public (près de 150 personnes si je ne dis pas de bêtise) mais aussi devant quelques guests qui me verront pour la plupart pour la première fois. Je sais que l’ambiance y est particulière, il s’agit pour beaucoup d’un lieu de « tourisme humoristique » dans le sens où c’est une scène que les gens connaissent et identifient. D’ailleurs à la fin une bonne partie de la salle viendra enchaîner les selfies devant la scène, chose que l’on ne voit pas forcément dans les autres Comedy Clubs (un peu au Paname, mais sans plus). J’avais déjà assisté à une Debjam en tant que spectateur. Pour être honnête je n’avais pas beaucoup aimé la soirée, un peu trop «  vanne » à mon goût, mais plusieurs collègues que j’apprécie (et aux univers variés) y avaient également joué, donc il s’agissait à mon sens plus d’un manque de chance qu’autre chose. Nous sommes la veille de la soirée, et je réfléchis à ce que je vais proposer. Soit un set stand-up, avec la garantie – sans péter le plafond – d’une certaine efficacité. Soit quelque chose d’un peu plus joué, comme le « j’étais dans une femme » de mon spectacle. Mais cela m’embête de jouer quelque chose de mon spectacle, donc je continue de réfléchir. J’étudie la liste des autres artistes programmés ce soir-là, je les connais : beaucoup de stand-up pur, de vannes et d’efficacité. Je me dis qu’il y a peut-être un coup à jouer en misant sur le jeu. Un peu perdu j’appelle Thierno, qui confirme mon diagnostic et mon intuition de passer par le jeu. « Tu as quoi en jeu qui marche ? » me demande-t-il, et Charles Leclerc me vient en tête. J’avais joué un set sur ce pilote de Formule 1 au Laugh Steady Crew environ 2-3 semaines avant. L’idée pouvait paraître séduisante, mais je ne l’avais pas rejoué depuis, et je sais que ce qui marche au LSC ne marche pas forcément ailleurs. De plus, faire 7 minutes de tragi-comique sur un Pilote de Formule 1 que personne ne connait ressemblait à tout sauf à une bonne idée. C’est probablement parce que tous les signes indiquaient de ne pas faire ce choix que je l’ai fait. Ca, et le fait qu’une telle prise de risque me séduisait terriblement. Si ça échouait, ça serait gênant, je le savais. Mais si ça marchait, je pouvais espérer marquer les esprits. Soit, allons là-dessus me dis-je, allons sur du Charles Leclerc. Je l’ai joué une fois, c’est amplement suffisant. En réalité, je doute énormément de ce choix, mais je sors d’une bonne dynamique, et je crois en ma capacité à faire aimer au public quelque chose qu’il n’attend pas. Je répète donc un peu mon texte après en avoir réécrit environ un tiers, histoire que ceux qui ne connaissent pas le pilote ne soient pas largués dès le début.

Le lieu du drame

C’est le Jour J, les sensations sont bonnes. J’ai hâte de jouer, je suis plutôt bien placé (deuxième après une longue chauffe de Nick Mukoko), bref, tous les voyants sont au vert. Je stresse, mais c’est un bon stress. Tout va très vite, et je suis appelé sur scène. Déjà dans mon personnage (endeuillé au début du set), je marche lentement vers la scène, peiné. Je sens déjà la surprise chez les gens, plus habitués à un mini-sprint suivi d’un check. Je me retourne face à la salle, blindée. Je me sens bien, je suis dans le jeu, je ne pense à rien d’autre. Je prends de longues secondes pour régler le micro, la mine (volontairement) déconfite. Mon set a une mécanique particulière : je commence par une phase en trois temps, chaque temps consistant à annoncer le décès d’un pilote et à insinuer une notion de complot autour. Je sais que les deux premiers temps ne provoquent pas le rire, et que LE rire vient à la fin du troisième, au bout d’environ 1m30 (je dis « je sais », mais ce savoir était a posteriori basé uniquement sur un passage, donc par définition, ce n’était pas un savoir mais une intuition). Je déroule mon personnage. Fin de la première phase, 30 secondes. Le public est décontenancé. Parfait. Deuxième phase, 30 secondes de plus. Je crois que le public m’écoute mais je n’en suis pas sûr. Allez, dernière phase. 30 secondes supplémentaires, qui doivent finir par un gros rire. Je finis les 30 secondes, et rien. Rien du tout. Je regarde un peu devant, pas même un sourire. Je suis ébranlé mais pas découragé. Je sais que deux bonnes blagues arrivent derrière. Je fais la première. Rien. Allez, on mise tout sur la seconde. Rien. Et quand je dis rien, c’est rien. Près de 150 personnes, et pas un bruit, pas même une petite exhalation nasale pour m’encourager. Hésitant, je leur demande « bah dis donc, ça vous intéresse vraiment pas ce que je dis ? », ce à quoi deux charmants garçons du public répondent très gentiment « on s’en fout » pour le premier, « on s’en branle » pour le second. On ne va pas se mentir, c’est plutôt violent. Je prends quelques secondes pour regarder au premier rang et je ne vois que des têtes gênées… Je ne comprends pas. J’ai envie de leur dire « non mais en vrai les gars je suis en train de faire ce qui était prévu hein, c’est censé être comme ça ! », je vois qu’ils pensent que je me loupe. C’est très étrange car je n’ai pas l’impression de me louper. J’en suis à 2 minutes et je n’ai toujours pas eu de rire – j’ai même eu ce qu’on pourrait appeler des insultes – donc malgré ma confiance, je tire la sonnette d’alarme. Je prends le micro (jusqu’alors sur son pied) dans ma main droite, et je parcours un peu la scène le temps de réfléchir à ce qu’il se passe. J’ai besoin de ce temps.

Je fais un constat simple : ça ne marche pas. Pas du tout. À partir de là, 2 solutions. Soit je change de braquet et entame un set plus stand-up, plus dans les codes de la soirée, mais j’aurai dans le meilleur des cas fait un bon demi-set. Soit je fais confiance à mon orgueil, je crois en moi et à ma capacité à les récupérer en allant encore plus loin dans ce que je propose. Oui, si je les rattrape, alors l’ensemble sera bon, me dis-je. Je décide alors de partir dans cette seconde direction. Je les rattraperai, je les rattraperai, je les rattraperai !

Je ne les ai jamais rattrapé.

Oh, j’ai insisté. J’ai joué à fond. Mais le mal était fait. Ce que je racontais ne les intéressait tout simplement pas. Pendant que je jouais, j’hésitais entre 2 émotions. La première, la colère – à leur égard. Qu’ils n’aiment pas ne me dérangeait absolument pas, mais qu’ils ne fassent même pas l’effort d’essayer de comprendre ce que j’essayais de faire me rendait furieux. La deuxième émotion était la déception – à mon égard cette fois-ci. Déçu de ne pas réussir à les embarquer dans mon trip. Le public n’est jamais fautif, c’est à nous, humoristes, de nous adapter. Le constat était donc sans appel : je m’étais planté. Dans les grandes largeurs. Je réussis à tenir tout au long du set, soit 7 minutes, sans un rire. Enfin si, à environ 5’, j’ai entendu distinctement (ce qui n’est jamais bon signe) 2 rires de pitié, mais je ne les compte pas, je me respecte un minimum. Je finis sur un énième bide, annonçai le suivant (qui marchera très bien, en même temps après moi je pense que le public était en demande de rire) et repartis en direction des coulisses la tête relativement haute (cela me paraissait indispensable) malgré les regards au pire absents au mieux chargés d’empathie (ce qui n’est jamais bon signe x2) de la part des autres guests et humoristes de la soirée.

Je reviens en coulisses, et j’essaie de réfléchir à ce qui s’est passé. J’en veux un peu à tout le monde. Au public, à moi, à la salle, à la vie tant qu’on y est. Et puis une émotion prend le dessus : la surprise. La surprise de découvrir le calme avec lequel je vis la situation. Avec lequel je minimise sa gravité. En y rependant, j’ai vécu quelque chose d’assez violent. Entre les 7 minutes de silence et les 2 interventions malveillantes du public, je pourrais être au fond du trou. Rien de ça. Malgré ce qu’il vient de se passer, je suis… Fier. Fier d’être allé au bout de mon idée, d’avoir essayé de proposer quelque chose. Je ne me suis pas « trahi » en changeant au milieu, je voulais faire une prestation, et je l’ai faite, malgré les conditions extérieures. Je sors de ce qui est probablement le pire moment scénique de ma vie, et je suis bien. Que se passe-t-il ? La soirée se termine, je suis rappelé sur scène avec les autres humoristes. Je croise Antek, qui a assisté au drame, et qui me débriefe avec beaucoup de bienveillance – décidément, ce mec est vraiment gentil. Je croise Jean-Michel, il me dit « Avril ! », je réponds « Adieu ! ». Il me dit qu’un adieu n’est pas nécessaire, mais qu’effectivement, ça va prendre du temps avant que je ne rejoue dans cette salle. Il ne comprend pas pourquoi je n’ai pas joué le contenu de la vidéo que je lui avais envoyé. « Je t’ai pris sur cette base, me dit-il, ici tu joues ce pourquoi je t’ai sélectionné ! ». Difficile de lui en vouloir, il a parfaitement raison. En choisissant de prendre un tel risque, c’est aussi lui que j’ai placé dans une position inconfortable. La prochaine fois, moins de surprise. S’il y a une prochaine fois, évidemment.

Le public sort, je le suis. Je croise quelques regards de pitié de la part de membres du public restés pour prendre des photos avec les « vrais » guests, et les ignore (les regards, pas les guests). Je rejoins Anissa Omri et Pierre Dudza au bar juste à côté. Après avoir appris en quelques mots ce qu’il s’était passé, ils se sont empressés de me rejoindre pour me rassurer, et furent surpris de constater que je n’en avais pas tellement besoin. Dans ma tête c’était simple : j’avais fait un choix, ça n’avait pas payé, il fallait passer à autre chose, » et basta. Pas besoin de s’apitoyer, j’avais juste envie de me remettre au boulot. Malgré ça, je ne vais pas mentir, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, me repassant dans ma tête chaque scène de ce naufrage. Pas trop le temps de cogiter, 10h du matin, il était temps de se mettre en route pour Nantes. J’allais jouer le soir même ainsi que le lendemain dans deux grosses salles (du moins en comparaison avec ce que je fais habituellement à Paris), il fallait me remettre à l’endroit.

Dans le train, je pris une décision qui en apparence n’était pas logique : celle de tester – le soir même – du matériel nouveau. Pas logique dans le sens où après un bide, la décision la plus évidente est de se rassurer avec du « sûr » (à savoir du matériel déjà testé, validé et connu). Mais je voulais tester ces nouveautés sur le thème de… L’inceste. Oui, 10 minutes d’inceste. Ce n’était pas à 100% du test, étant donné que j’avais déjà joué un bon tiers lors de mon second Laugh Steady Crew (soit pile un an avant), et un second tiers au All-In CC des très sympathiques Dan Teboul et James Attia, mais quand même, ça s’y apparentait beaucoup. Je débutai mon set timidement, ne parvins pas à me débloquer et à assumer le jeu prévu. Au fil des minutes, je me sentis mieux, et commençai en conséquence à m’amuser. Je terminai pas forcément satisfait, mais le visionnage de la vidéo un peu plus tard m’a prouvé que je me trompais : pour du test, c’était un bon passage. Je rentrai dormir chez les Tocards (Maxime Stockner et Kevin Robin), qui m’hébergeaient pour la deuxième fois. Le lendemain, session d’écriture au bar, petite discussion avec Maxime sur nos méthodes de travail. La scène nantaise m’impressionne vraiment. Ils ont un stand-up à part, très personnel, très dans le story-telling. Kevin a plus de bouteille et ça se sent, Maxime quant à lui sème la bonne humeur partout où il passe. J’avais prévu de faire un autre test le soir au SUF, mais Maxime me convainc de l’inverse : il y a une bonne capta, ce serait dommage de ne pas en profiter. Soit, je ferai du sûr. Mais en ai-je un ? Je réfléchis (sérieusement) et me rends compte que non en fait, je n’ai pas un 7’ efficace. Je regroupe alors toutes mes vannes qui marchent. Essaie de trouver un fil rouge. Procède à cette agrégation, jusqu’à réduire le tout à un 7’ efficace – sur le papier. Allez, plus que quelques heures et cette semaine repartira réellement dans le bon sens (je ne suis pas certain que cela se dit). C’est le soir, Kevin s’élance en premier, et réalise un excellent passage. Je patiente, c’est à mon tour. Dès les premières phrases, je sens que quelque chose ne va pas. Je fais mes 7’ d’une traite, avec quelques rires, mais avec la sensation d’avoir « joué sans jouer ». Je suis très déçu, et je ne parviens pas à m’expliquer le pourquoi du comment. Pourquoi mon test de la veille a-t-il mieux marché que mon sûr du soir ? Est-ce parce que je ne suis pas fait pour un enchaînement de blagues? Est-ce tout simplement parce que je n’ai pas mis la bonne énergie ? Je n’ai finalement pas trop le temps d’être déçu. La soirée se poursuit et je ne sais pas trop comment, je me retrouve à flyer sobre dans une boîte gay pour les plateaux des humoristes nantais. Décidément, il se passe toujours un truc dans cette putain de ville. C’est le matin, je fais des adieux déchirants aux 2 Tocards toujours en train de dormir et arrive à la gare pour me rendre compte que mon train est annulé. Un autre, initialement prévu 2h plus tôt mais accusant 2h de retard, est encore à quai. Je tente ma chance, délaissant tous mes collègues de 9h30 en pleine colère, et saute dans ledit train. À peine rentré, le train décolle. J’ai pris le seul train qui roulera vers Paris de la journée, et je suis en première classe. J’espère qu’il s’agit-là d’une métaphore, et que la troisième de mon spectacle, prévue le lendemain, sera le remède à tous mes maux.

La deuxième d’un spectacle est traditionnellement la plus difficile, car la décompression post-première nous empêche de nous remettre directement dedans. Ma deuxième ayant bien marché, je pensais que cette décompression était derrière moi. Faux, elle allait juste frapper dès le pied levé de l’accélérateur. Soit celle-ci. Je me plantai donc comme rarement. J’avais beaucoup de proches importants dans la salle, et ce fût le trou noir. Dès le début, je sentis que je n’étais pas dedans, que je n’avais pas la bonne énergie, que je ne croyais pas en ce que je disais. En plus de ça, les retours sonores du public étaient très timides (ce qui ne veut pas nécessairement dire qu’ils passent un mauvais moment, mais quand on manque d’expérience, c’est ce qu’on croît). Certains humoristes font plus court lorsqu’ils sont en difficulté. Moi, c’est l’inverse. Quand quelque chose ne marche pas, j’en rajoute. Soit par de l’interaction, soit par des onomatopées insupportables. De cette manière, je peux plus ou moins quantifier mon mal-être : il s’agit du temps de dépassement de l’heure. Je m’explique : si je fais une heure, c’est que tout s’est parfaitement déroulé, que tout a été respecté à la lettre. Si je fais 1h05, c’est que j’ai eu 5 minutes où je ne me suis pas senti bien. Un spectacle de stand-up est assez précis, et au vu des thématiques relativement denses que j’aborde, une heure est déjà un maximum. Moins je déborde, mieux c’est, donc. Le soir de la troisième, je fis 1h20. Vous imaginez ? 1h20 ! 20 minutes de plus que pour la deuxième avec un texte similaire. 20 minutes d’exagération pour récupérer des personnes que je n’avais en réalité jamais perdus. Cette heure et vingt minutes fut ressentie 5 heures. À la fin, je fermai le rideau et m’assis contre le mur, immobile. Je ne voulais pas sortir, c’était la claque que j’espérais ne pas (plus ?) avoir. Il me fut assez pénible ce soir-là d’aller passer 2 heures avec les proches qui s’étaient déplacés, même si je les remercie évidemment chaleureusement d’être venus. Il allait falloir remettre le pied à l’étrier pour la quatrième, et sérieusement.

Je rentrai chez moi épuisé, ébranlé par cette semaine Loi de Murphy où tout s’était plus ou moins passé aussi mal que possible. Le dimanche, mon réveil sonna à 9h. Je me réveillai, me préparai un thé et m’installai en face de mon ordinateur, le Word du Drive ouvert sur un nouveau projet de set. Je repensai à cette semaine infernale, et réalisai avec stupeur que ma motivation en ressortait décuplée. On apprend toujours à se connaître dans une vie, et le stand-up est une bonne école pour ça. Malgré tous mes questionnements, je n’avais jamais pu avoir la moindre certitude sur ma réaction face à l’échec. Pour la première fois je la voyais, et elle était plus que positive ; la galvanisation l’emportant largement sur l’abattement. Et c’est ainsi que malgré un bide interstellaire, une remise en question nantaise et un spectacle que l’on pourrait qualifier de déplorable, j‘attaquai la semaine suivante avec encore plus de confiance en moi et dans mon projet. Cette semaine de l’enfer avait finalement été… Ma meilleure.

Chapitre 13 – Réflexions “clownesques”

(novembre 2019 – janvier 2020) 

Les semaines qui suivirent – mi-exaltantes mi-ronronnantes – furent l’occasion de me poser des questions sur mon personnage scénique. Entre la poursuite de mon heure (après une terrible 3ème, la 4ème aura été une de mes meilleures) et l’enchaînement de divers plateaux à droite à gauche (Cosy, Carlie, Afterwork, etc), j’avais presque du temps libre pour réfléchir à ce que je voulais faire sur scène. Ca peut paraître idiot, mais je ne m’étais pas encore réellement et profondément posé la question. 

Depuis quelque temps, je visionnais avec nostalgie et envie mon personnage du Cours Clément (pour ceux qui l’ont loupé, c’est ici : https://www.youtube.com/watch?v=gDw7Gq5jxAE&t=4s). Tout paraissait si simple, si évident. Lorsque l’on fait du sketch, on joue un personnage. Et lorsqu’on joue un personnage, on sait ce qu’on doit jouer, étant donné qu’on a une vision en tête précise de qui cette personne est vraiment. En l’occurrence, dans ce sketch, un professeur sérieux, qui croit en ce qu’il raconte et ne comprend pas les rires qui parviennent à ses oreilles. Il est concentré, travailleur, précis, naïf, pédagogue… Tous ces mots, je les sais d’instinct. Mais lorsque l’on fait du stand-up, le personnage, c’est nous. Et je crois ne pas être le seul à penser qu’on est très souvent la personne qu’on connaît le moins. Le professeur est comme ça, c’est clair, je vais donc le jouer comme tel, et le jeu en sera d’autant plus précis. Mais moi ? Sans vouloir plonger dans un “qui suis-je” de Psychologies magazine, quelles sont mes caractéristiques ? Vous y arriveriez, vous, à les définir ? Est-ce que je suis plutôt radin ou généreux ? Aucune idée, enfin, je dirais que ça dépend des circonstances. Est-ce que je suis quelqu’un de bon ou de foncièrement mauvais ? Là encore, aucune idée. Certains jours j’opte pour la première réponse, d’autres la seconde. Comment jouer quelqu’un qu’on n’arrive pas à cerner ? Là est pour moi toute la difficulté du stand-up. Je dis pour moi car je pense que certains n’ont pas ce problème, ils  n’ont pas à se poser la question de qui ils sont, étant donné que sur scène, ils sont, ils parviennent à cet état direct et présent. Je n’y arrive que difficilement. Il y a toujours un décalage, une fraction de seconde infime avant chaque phrase où je me demande “comment je vais la jouer ?”. 

Cette sur-intellectualisation du jeu est je pense, à l’heure d’aujourd’hui (j’aime bien cette expression), mon principal problème sur scène. Le texte, on le sait, ne fait quasiment rien seul. Ce qui va l’embellir, ce qui va le véhiculer plus facilement dans le cerveau des spectateurs, c’est la manière dont celui-ci va être servi, la sincérité, feinte ou naturelle, avec laquelle il sera transmis. À partir du moment où l’on réfléchit à comment jouer un texte, on n’est plus dans le “jeu”, dans sa définition de s’amuser, on est dans le “jeu”, dans sa définition “d’exercer le métier d’acteur”. On simule plus qu’on ne vit. Dans cette double-définition réside ce qui fût la source de nombre de mes réflexions sur le dernier trimestre 2019. Je ne savais plus très bien où je souhaitais aller. Est-ce que j’étais finalement plutôt fait pour du sketch, plus facile pour moi à cerner et à comprendre, et donc, plus efficace ? Ou bien devais-je rester dans mon objectif de stand-up, malgré les difficultés d’intellectualisation qui pénalisaient mes textes et me frustraient grandement ?

Eh bien j’ai testé. Tout simplement. J’avais une heure de spectacle, c’était l’occasion idéale non ? J’ai commencé à mettre du sketch, voir ce que cela donnait. Je réécrivais mon introduction sur Michel Delpech, en tentant de la faire en costume et en jouant à nouveau un professeur. Les résultats étant plutôt positifs, je gardai ce format, en espérant que les transitions sketch / stand-up soient vus comme un choix artistique plutôt qu’une manière de ne pas choisir. D’une semaine à l’autre, tout changeait dans le jeu. “On va jouer ça naturel, ça énervé, ça moi, ça un autre”. Mes spectateurs devenaient cobayes de mes expériences, et j’acceptai l’idée difficile de ne pas les satisfaire dans le but de me mieux me cerner. 

Des petites expériences par-ci par-là m’aidèrent dans ma réflexion. Le 30 octobre, je “loupai” une audition à La Petite Loge pour participer à un festival (techniquement j’ai été pris, mais uniquement sur la base du texte, le jeu avait été complètement loupé). Ce jour-là, j’avais décidé de jouer un personnage, et ça n’avait pas marché. Quelques jours plus tard, je retournai auditionner à La Petite Loge, au même format (15m) et avec le même texte (à quelques nuances près). Cette fois-ci, j’avais décidé de ne rien décider, d’essayer d’être moi, avec un minimum de théâtralisation évidemment, mais quand même, moi. Cela changea tout, et pour le mieux. Mes partenaires de jeu, présents aux deux sessions, me le confirmèrent. Le 15 novembre, je jouai 30 minutes à Cherbourg, dans de très bonnes conditions (merci Alain Pernelle). Cette fois-ci, je décidai de séparer mon texte, d’en jouer 15 en personnage et 15 au plus près de même. Cette fois-ci, c’est le personnage qui emporte l’adhésion du public. À l’inverse de La petite loge, le “réfléchi” avait pris le dessus sur la spontanéité en terme d’efficacité. Mince, 1-1.

Après deux bides au Loup et à Vanves (ça arrive), je dois admettre que j’étais un peu perdu. Je n’arrivais pas à choisir. Personnage ? Moi ? Sketch ? Stand-up ? Je remettais tout en question, une nouvelle fois. Je marchai bien sur tel plateau, pas du tout sur l’autre, et n’arrivai pas à trouver la moindre explication rationnelle à cette courbe sinusoïdale de niveau. Très sincèrement, j’étais complètement perdu. Décembre fut l’apothéose de cette confusion. Avec les grèves, la plupart des plateaux étaient annulés, et les rares maintenus, peu garnis de public. Entre un 20’ complètement loupé à la maison, un Micro Rigolo mal géré et des auditions Trempoint une nouvelle fois ratées, il était temps que cette année se termine. Je n’avais pas l’once d’une démotivation quelconque, plutôt une colère liée à cette sensation de perdre du temps. Je voulais savoir quoi faire sur scène au plus vite, afin de me permettre de mieux vendre mes textes, et de bosser plus efficacement. Le temps perdu à réfléchir au “comment” était délirant, à l’opposé du naturel qu’est “censé” dégager le stand-up. Pas une semaine ne passait sans que j’envisage sérieusement un retour au perso pur, ou un abonnement à des magazines de psychologie pour procéder à 100% des tests de personnalité et avoir une meilleure idées de ce que j’étais ou, a minima, de ce que je pouvais dégager. Je me remis à la tâche en janvier, plein d’énergie mais toujours aussi confus, et profitai de ce trouble pour m’amuser et bosser du “facile” (comprendre un texte non relié à moi, qui cherche juste le rire, en bref, quelque chose de drôle mais d’extérieur). Je me mis ainsi à roder un texte sur les jeux TV (merci Anissa Omri), en me laissant le temps d’avancer parallèlement via mon heure. 

Les deux premières de mon spectacle en 2020 furent d’ailleurs extrêmement riches en enseignements. Lors de la première, je jouai à la “perfection”. Comprendre, je ne fis pas une seule erreur par rapport au texte : je prenais les silences lorsque je les avais noté, montais crescendo quand il le fallait, regardais à gauche quand je devais regarder à gauche. Vraiment, en terme de partition, je n’avais jamais été aussi juste. Et pourtant, à la sortie, jamais les retours n’avaient été aussi froids. Je ne comprenais pas. J’avais fait tout ce que j’avais noté, joué tout ce que je devais jouer, et pourtant, quelque chose avait laissé les spectateurs de marbre. Même mes amis, d’ordinaire si prompts en compliments, parvenaient tout juste à sortir un “non, c’était bien…”. Et là vous vous dites “Dieu du ciel, il va encore tout remettre en question ?”. ABSOLUMENT. Je trouvai un coupable tout désigné : le texte. Il fallait faire des modifications, ajouter du liant, inverser les parties, bref, il fallait du sang neuf. Je procédai à tout cela et me présentai le samedi suivant, tremblant comme rarement à l’idée de tout ce travail que j’avais à mémoriser. J’avais également décidé d’abandonner les costumes, je voulais me mettre en difficulté, voir ce qui ressortait de l’absence de préparation. Les 10 premières minutes furent un calvaire, pour moi comme pour eux. Je devais réfléchir au nouveau texte, ce qui m’enlevait le peu de naturel qui me restait. Je devais gérer un public “difficile” au vu de son profil (des enfants au premier rang, deux personnes qui avaient l’air un peu éméchées, et surtout, je le précise, c’était ma première salle avec une quasi-intégralité d’inconnus). Je parvins à remonter la pente au fur et à mesure, mais ce fut un combat du début à la fin, et malgré mon baroud d’honneur, une de mes pires dates. La conclusion était claire : le problème n’était pas le texte, c’était cette absence de choix quand à celui que je devais être sur scène. Le samedi suivant, j’allai jouer à un festival, j’avais donc une relâche de spectacle qui me ferait du bien. Elle était même nécessaire au vu de mon état du samedi soir.

Le festival en question, c’était Arêches-Beaufort. Je devais jouer 20 minutes le premier jour, 10 le second et 10 le troisième, devant un public assez garni (250 à 300 personnes je crois). Je n’avais pas encore tranché la question du jeu, espérant que ça se résolve miraculeusement. L’après-midi, pendant la régie, je montai sur scène. Elle était grande, spacieuse. La régie son me proposa un micro-casque, ce que je n’avais jamais essayé, mais vu que je voulais me mettre en conditions La Petite Loge (dans laquelle je n’ai pas de micro), j’acceptai. Le soir arriva, et ce fut rapidement à mon tour. Dès les premières secondes, les sensations furent bonnes. À La petite Loge, la scène est très petite, ce qui nous contraint à trouver toutes sortes de solutions pour faire exister le spectacle (ce qui est une très bonne chose). Là, je passais d’une scène de 2m2 à 50m2, et j’eus la première vraie sensation sincère depuis longtemps : je voulais bouger. Moi qui avais passé un temps fou à m’imaginer à la Gardin, immobile derrière un micro, je m’aperçus que la volonté première de mon corps était de prendre l’espace, de le remplir. En une seconde, j’avais éliminé une option qui me faisait hésiter depuis des mois. Avec le micro-casque, j’étais libre de mes mains, tout en pouvant m’adresser normalement au public, sans devoir pousser la voix pour qu’ils m’entendent (ce qui me fait souvent perdre en naturel). Idem, sans même leur demander leur avis, je sentis que mes mains voulaient bouger. Quelques secondes plus tard, je devais commencer mon texte. Sans avoir à réfléchir, le ton était là, cohérent, stable. J’étais moi mais dans une forme différente, tout était logique comme lorsque je faisais un personnage. Je fis 20 très bonnes minutes, dans le sens où je me sentais bien, que j’étais une version assez “évidente” de moi et que cette sincérité me permettait de toucher le public, je le sentais. À la fin de la prestation, un spectateur vint me voir et me dit “j’ai beaucoup aimé votre personnage”. J’ai bloqué 5 bonnes minutes sur cette phrase. Et si c’était ça ? Et si la solution était dans le fait d’aller à fond dans mon originalité pour être moi sur scène tout en étant perçu comme un personnage par le public ? L’espace d’un instant, j’avais l’impression d’avoir débloqué quelque chose. Le lendemain, peut-être trop sûr de moi et un peu fatigué, je fis une mauvaise prestation, dans laquelle je me regardai jouer plus que je ne jouais. Le surlendemain, je me sentais à nouveau bien. Pour une fois, j’arrivais à analyser pourquoi ça avait marché le premier jour et non le second. Je procédai, presque scientifiquement, aux réglages nécessaires et montai sur scène. J’avais fait le choix de mon texte le plus stand-up, joué régulièrement en plateau, après 2 jours d’extraits de mon spectacle. L’objectif était clair : jouer mon stand-up de plateau comme si c’était mon spectacle, alors que jusqu’ici je faisais une distinction nette entre les deux. Le tout fonctionna très bien, là encore, je le sentais, le public recevait ce que je lui donnais. Ce fut la fin du festival, et plus que de gonfler mon orgueil, les 3 prix reçus (Presse, Coup de coeur du Comité et Public) me confirmèrent dans l’état d’esprit qui m’avait animé ces deux jours. Pour la première fois depuis des mois, j’avais l’impression d’avoir tranché ce débat stérile entre stand-up et personnage. Pour la première fois, j’allais pouvoir uniformiser mes passages en plateau et en spectacle, à la grande satisfaction j’imagine des spectateurs convertis lors d’un plateau et perdus lors de mon heure – ça a pu arriver.

Nous sommes fin janvier, et j’ai apparemment avancé sur un point : je ne serai ni un moi pur, ni un personnage, je serai un moi joué, incarné. Maintenant, quelle partie de moi vais-je mettre en avant ? Lorsque l’on arrive sur scène, on dégage quelque chose, et les meilleurs stand-uppers sont souvent ceux qui comprennent ce qu’ils émettent et qui s’en servent. Je me donnais donc un nouvel objectif pour le premier trimestre 2020 : arriver à cerner ce que je dégage auprès du public, et jouer dessus.

Réponse fin mars.