Capharnaüm

Cette section est celle de la liberté. Ce qui ne veut pas dire que les autres soient des prisons, évidemment, mais celle-ci est particulière au sens qu’elle entend n’obéir à aucune règle. Je publierai donc ici mes écrits, qu’il soient politiques, sociétaux voire même sportifs, mais aussi parfois les écrits d’autres auteurs, connus ou moins connus, à la condition qu’ils m’aient parlé, d’une manière ou d’une autre. Ci-après le sommaire (qui a vocation à être étoffé), n’hésitez pas à cliquer sur ce qui vous donne envie :

Pourquoi je voterai Marine Le Pen aux prochaines élections

Mauresque et innovation

Liminaires : réveil d’un enfant précoce (de Francis Stumbauer)

 

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Pourquoi je voterai Marine Le Pen aux prochaines élections

Ce texte a été écrit quelques jours avant le premier tout de la Présidentielle française de 2017, qui verra Emmanuel Macron l’emporter. Mes prévisions se seront donc avérées fausses sur toute la ligne…

Paris, le 9 septembre 2019,

Cette élection présidentielle française de 2017 ne fut décidément pas comme les autres. Alors que les tendances paraissaient enfin relativement stables après des semaines éprouvantes de twists ininterrompus, l’impensable se produisit. Le 22 avril au soir, à quelques phrases de la fin d’un meeting marathon de 84 heures, Jean-Luc Mélenchon est victime d’un AVC qui le fait s’effondrer sous les regards médusés de ses supporters, avec un décalage de quelques secondes sur son hologramme. Effondrés, les mélenchonistes s’en remettaient alors aux dernières paroles intelligibles de leur champion : « si je ne suis pas Président, alors qui d’autre ? Philippe Poutou ? C’est paghalfabrhlalapfff ». Et le lendemain matin, c’est avec les larmes aux yeux et l’avenir en commun sous le bras qu’ils votèrent à l’unisson pour le candidat du NPA.

Le soir du 23, c’est un séisme : le second tour verra s’affronter Marine Le Pen, créditée de 49,7% des voix et frôlant donc la consécration dès le premier dimanche, et Philippe Poutou, atteignant lui inespérément la barre des 14% grâce à un poll d’électeurs regroupant les mélenchonistes, deux cousins du candidat et Jean-Pierre, facteur à Saint-Ouen, qui avouera plus tard s’être trompé en confondant deux bulletins.

Que s’est-il donc passé ? Où est la droite ? Où est la gauche ? La vérité est aussi sombre qu’un sms de Denis Baupin, et c’est à François Bayrou que l’on doit ce résultat sans précédent dans la Vème République.

Tout bascule lorsque, deux semaines avant l’élection, le maire de Pau décide de renier son accord de Marche pour soutenir à nouveau François Fillon, après que ce dernier lui ait promis le ministère de la prononciation. Cadeau qui s’avèrera empoisonné puisque les électeurs de droite, dégoutés de cette adhésion soudaine, abandonneront leur candidat qui finira avec un score rageant de 13,9%. Emmanuel Macron, horrifié par cette trahison qu’il juge « contraire à ses valeurs » mais toujours en tête dans les intentions de vote, va alors inexplicablement tout gâcher : lors d’un meeting bouillant à Clermont-Ferrand, cédant à l’émotion et enivré par le pouvoir qui s’approche, il ponctue son discours d’un « Heil Hitler » non maitrisé qui laisse Brigitte pantois. C’est la phrase de trop : Macron, perdant un à un ses soutiens mais engrangeant celui de Marion Maréchal Le Pen, finira avec 3,4% des voix, ironiquement sauvé de l’humiliation par cette dernière.

C’est Benoît Hamon qui récupéra, à ce moment donné, l’étiquette justifiée de favori de la présidentielle. C’était sans compter sur la maladresse du député des Yvelines, qui, tergiversant entre ses objectifs, commit la fatale erreur d’envoyer ses bulletins à Solférino plutôt que dans les bureaux de vote dédiés à la présidentielle. Avec 0,00%, Benoit Hamon finit donc 14 voix derrière Jacques Cheminade et plonge la gauche dans le chaos le plus total, s’attirant ainsi la fierté de François Hollande.

Après ce scénario rocambolesque, les analyses pointues se succédèrent sur les chaînes TV. Quand Eric Zemmour parle d’un phénomène « absolument prévisible, qui opposera enfin les patriotes sauciphiles aux tout-mondialistes hallal », Michel Onfray préfère lui pointer du doigt la fin du christianisme, causé selon lui par la défection de François Bayrou, descendant direct – arbre à l’appui – de Ponce Pilate. Devant cette atmosphère aux relents de fin du monde, Léa Salamé et David Pujadas décident contre toute attente d’aller se marier à Las Vegas pendant que Jean-Pierre Elkabbach, perdu, adresse un désespéré « Giscard Président ! » devant les caméras médusées de BFM TV.

Le débat de l’entre-deux-tours restera comme un moment tristement marquant de la télévision française. Ne pouvant répondre aux questions qui lui sont posées, Philippe Poutou choisit de se murer dans un silence total, ponctué par-ci par-là de rires dédaigneux et de tassements d’épis rebelles, devenant par la même occasion le premier candidat de l’histoire à ne pas utiliser son temps de parole. Malgré le monologue de Marine Le Pen, le verdict est sans appel le lendemain : selon Libération, 89% des français se disent convaincus par Philippe Poutou, au programme certes inintelligible mais dont les froncements de sourcils ont convaincu.

C’est dans une ambiance grave que les isoloirs sont pris d’assaut le dimanche 7 mai. Le soir au 20h, le résultat est clair : Marine Le Pen, avec 93% des voix, devient la première Présidente de l’histoire de la République Française. Comment Philippe Poutou a-t-il pu perdre des voix depuis le premier tour ? Clarence, menuisière à Cambrai, nous explique : « du racisme, ok, de la xénophobie, pourquoi pas, de l’antisémitisme, on peut vivre avec, mais alors un président qui s’appelle Poutou, c’est pas possible. On parle de l’image de la France là ».

La passation s’effectue dans une ambiance délétère : après avoir reçu un mollard de la part de sa remplaçante, François Hollande tente de réagir via un croche-pattes, mais c’est une peau de banane laissée sur le parvis par feu « Valou » qui aura raison de lu. C’est donc suite à une chute peu artistique que François finira son quinquennat sur une rupture totale des ligaments croisés. Avec humour, Arnaud Montebourg déclarera à la presse « c’est bien la première fois qu’il fait quelque chose à fond ». La photo de Marine Le Pen, posant fièrement devant l’Elysée pendant que François est embarqué, en arrière-plan, dans une ambulance, fera quant à elle le tour du monde.

Le lendemain matin, c’est la stupeur : François Bayrou est finalement nommé premier ministre. « Chers Français, chères françaises, j’ai toujours été fidèle à ma parole, et c’est un réel plaisir de prendre ces fonctions dans le gouvernement de Marine Le Pen, une femme de grand talent dont j’ai toujours admiré l’intégrité et le courage ». Florian Philippot, lui, sera retrouvé mort trois jours plus tard dans une chambre du Negresco, à Nice. L’autopsie est formelle : noyade dans une flaque de larmes.

Dès les premiers jours de la nouvelle Présidence, les français et les françaises envahissent les rues pour manifester leur colère. Au cours d’une rixe entre les forces de l’ordre et une classe de CM2 en excursion au Louvre, Capucine Delatour, 9 ans, se luxe une phalange. C’est l’étincelle qui met le feu aux poudres. Le pays se fracture, et trois camps émergent :

• Les « Véritables », rassemblement des pro-Le Pen reconnaissables à leurs blousons de cuir, leurs motos racées et leur playlist exclusivement composée de la BO de Starmania. Promettant de « nettoyer les rues », les Véritables sont sponsorisés par CIF Javel et soutenus officiellement par Donald Trump, en échange des plans de la citadelle de Lille.

• Les « Mondialistes », groupe résolument anti-Le Pen, se scindera rapidement en deux sous-divisions : ceux prônant le recours à la violence, les Cohnbendistes, et ceux qui la récusent : les Zadistes. Très vite, les Zadistes reçoivent le soutien de Bachar al-Assad, qui affirme dans une allocution « que la paix est toujours l’unique solution ». Les Cohnbendistes eux, reçoivent l’appui non-négligeable de Samy Naceri, Gérard Depardieu et Tony Yoka.

• Les « Suisses », partisans du prolongement du commerce en temps de guerre civile, sont menés par un Emmanuel Macron revenu des enfers grâce au sacrifice d’Alain Juppé, exilé en Suède après avoir convaincu les juges qu’il était bel et bien l’auteur de la phrase douteuse du congrès de Clermont. Très vite rejoint par Jean-Louis Borloo, ce micro-parti « ni de droite, ni de gauche » est financé par la Russie, pour qui la neutralité dans la politique étrangère est « le mot d’ordre ».

Après la France, c’est au tour de l’Europe de s’embraser. A Madrid, les altermondialistes prennent le contrôle de la ville et sont exclus tous ceux qui ne connaissent pas par cœur les paroles de « L’hymne de nos campagnes ». Ces derniers seront plus tard recueillis par Sœur Angela Merkel qui, après un voyage spirituel à Calcutta, investit la moitié de l’épargne des travailleurs allemands dans l’achat de l’intégralité de la Rhénanie du Nord dans le but d’y construire un camp de réfugiés géant pouvant accueillir jusqu’à 2 milliards d’individus.

A Londres, c’est le chaos. Après le « Brexit », galvanisés par l’élection de Marine Le Pen, les londoniens ont voté pour le « Londoxit », qui leur permet de faire sécession du reste du pays. Deux mois plus tard, c’est au tour du « Camdenxit » et du « Londonbridgexit », qui décident eux aussi de reprendre leur indépendance. Les cantons reprennent leur pouvoir de décision, mais le taux de chômage passe de 6% à 78% et Wayne Rooney est démembré par des ouvriers en colère.

Les roumains, interdits de séjour en France suite à un décret de la nouvelle Présidente, choisissent le Japon comme nouvelle terre d’émigration. Horrifiés, 30 millions de japonais se font hara-kiri. L’économie s’effondre, la bourse suit, et les Etats-Unis déclarent faillite, plongeant le monde dans une crise financière sans précédent. L’Amérique du Sud accueille tous les réfugiés zadistes quand l’Amérique du Nord devient terre sainte pour les Cohnbendistes, qui ont pourtant perdu leur leader dans la traversée de l’Atlantique. L’Asie du Sud-Est devient terre des Suisses et une paix est signée immédiatement entre la Chine et Taïwan, grâce à la médiation assurée par Bernard Tapie. Les Véritables, eux, s’emparent de l’Europe qui retrouve en 3 ans une propreté inégalée dans l’histoire, probablement grâce à leur sponsor.

C’est l’Afrique qui tirera le meilleur profit de cette crise. Après la création d’une Union Démocratique Africaine (UDA), une élection est organisée. Avec 99,9% des voix malgré sa présence dans 27 bureaux de vote sur les 908.752 du territoire africain, Mougabé M ‘Bappé devient président de l’UDA et instaure une politique de l’enfant unique limitée à 7 enfants par femme, afin de revitaliser l’économie.

Au final, 2 ans après cette fameuse élection de 2017 et malgré une pauvreté extrême nouvelle dans tous les coins du monde couplée à un désastre écologique irréversible, la population mondiale peut désormais rêver d’un nouveau départ. Et tout ça, c’est grâce à l’élection de Marine Le Pen.

Merci Madame Le Pen d’avoir rendu de l’espoir au peuple. Vous aurez mon vote le 23 avril prochain.

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Mauresque et innovation

Ce soir, ressentant une envie indescriptible de mauresque, je me rue vers mon placard pour découvrir avec effroi l’absence suspicieuse de mon sirop d’orgeat habituel. Luttant contre les tremblements de ma main droite, déçue de ne pas tenir, ici et maintenant, le breuvage qu’elle appelait de ses vœux, je pars dans la quête désespérée d’un substitut ne serait-ce que comestible.

Mon dévolu se jette sur une bouteille de lait d’amande bio qui trainait dans mon placard. Je n’ai pas la moindre idée de comment elle a atterri là, mais après tout, l’orgeat est à base d’amande non ? Cela devrait donc fonctionner plus ou moins !

Je mélange alors le vénéré 51 avec ce lait d’amande, respectant un dosage d’environ 1 pour 6.

Et là, une explosion. Un big bang. Bref, une révolution.
Un cocktail à la fois anisé et doux, fort et moelleux. Une sorte d’hydromel des temps modernes.

Je vous demanderai donc une chose. Si un de ces jours, en vous baladant par hasard dans n’importe quelle rue de n’importe quel pays, vous tombez sur cet incroyable cocktail qui aurait clairement mérité un « Eurêka ! », appelez mon avocat. Instantanément. Les droits d’auteur n’ont pas vocation à être bafoués de la sorte.

Mais si, malgré toute ma bonne volonté, mon manque de moyens financiers m’empêchait de récupérer la paternité de ce délice (peu importe si un péquenot l’a trouvé avant, il n’avait qu’à faire de la pub), alors faites autre chose s’il vous plait. Buvez-le en pensant à moi.

Et resservez-vous un Avril.

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Liminaires : réveil d’un enfant précoce (de Francis Stumbauer)

Paradoxalement, c’est avec un texte qui n’est… pas de moi que j’ai envie de démarrer cette page. Mais vu que c’est avec lui que tout a commencé, cela me paraissait être une introduction pertinente.

Quelques éléments de contexte : nous sommes en août 2003, j’ai onze ans et je suis prêt à tout – et je dis bien à tout – pour échapper à la rentrée des classes. Mon professeur de français, M. Stumbauer, me concocte alors un texte en catastrophe pour m’apaiser. Tout est parti de là. M. Stumbauer est décédé il y a quelques années, je souhaitais donc commencer cette page en lui rendant hommage.

Aux autres : je vous souhaite une bonne (et un peu longue) lecture ! Puisse-t-elle vous réconcilier avec vos anciens professeurs.

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LIMINAIRE.
Ces lignes ont été écrites le 15 août 2003.
Elles tirent leur origine d’un appel téléphonique ce jour d’un de mes élèves, enfant précoce, brillant et déluré, qui me faisait part de son quasi-désespoir à l’approche de la Rentrée, sa maman, désemparée, me confirmant, hélas, cette angoisse et ce désintérêt pour l’école.
Je lui avais fait parvenir le présent texte par COURRIEL le lendemain.
Il ne se trouve dans ces paragraphes nulle fiction, nulle invention. TOUT est VRAI jusque dans le moindre détail, jusqu’aux paroles rapportées, le tout abondamment nourri par la longue conversation avec la maman d’ALEXANDRE .

Tout, sauf bien sûr le portrait à charge des professeurs, au trait assez forcé pour qu’aucun de mes collègues ne puisse se sentir visé ou blessé, tant il est vrai que de tels enseignants n’existent tout simplement pas, nous le savons tous. Encore que …
Alexandre m’a dit son émotion, me glissant dans l’oreille lors d’une rencontre fortuite dans les couloirs de l’IMMAC : « Monsieur, ce texte, c’est tout à fait moi, vous ne pouvez pas savoir à quel point … »
D’autres se retrouveront en lui …
Il m’avait donné son accord pour le diffuser auprès d’autres élèves… pour les aider à hisser leur moral en berne ?
Qu’il en soit remercié .

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J’ai le cœur trop lourd
et l’âme bien en peine …

Voilà quelque temps déjà que les riches journées radieuses et insouciantes de ces inoubliables vacances d’été se voilent dans mon esprit d’un rien d’inquiétude : J’ai beau chasser de ma tête la date fatidique de ce

jeudi 02 septembre 2003

la réalité s’impose quotidiennement avec une évidence accrue :

BIENTOT LA RENTREE !

Ce n’est pourtant pas faute d’en avoir vécu, des « rentrées », depuis le temps que je vais à la maternelle, à l’école puis au collège. Mais rien à faire. Cela doit faire partie de ces réalités incontournables pour lesquelles paradoxalement certains enfants – dont moi, bien sûr, ALEXANDRE , pourtant choyé, béni des dieux à ce qu’on dit et auquel tout sourit – ne sont pas programmés. Car chaque fois, c’est pareil : l’humeur qui se ternit, la gorge qui se noue, la boule sur l’estomac, l’assiette qu’on repousse à moitié pleine encore, le lit qui se découvre un peu plus défait chaque matin, reflet d’un sommeil agité …
Cette année c’est pareil.
Hélas.
Hélas.

Non, vraiment, rien à faire.
Chaque fois, ce sont les mêmes alarmes : Quels vont être mes professeurs ? J’en connais de « féroces », et des tendres, -rares, ceux-là, – souriants et rassurants ; d’autres encore, – les plus nombreux –, des « aqueux », insipides et sans saveur. Déjà je me figure les premiers dramatiquement majoritaires sur ma grille d’emploi du temps. Inexorablement rétifs à cette incoercible propension au bavardage qui m’afflige depuis toujours et me ravit à la fois, ils m’accableront quotidiennement de façon répétée avec leurs

« ALEXANDRE, tais-toi ! »
« ALEXANDRE, tourne-toi ! »
« ALEXANDRE, calme-toi ! »

Sans jamais se rendre compte à quel point tout ce qu’ils peuvent bien raconter en face de moi en se répétant dix fois m’ennuie prodigieusement. Je n’y peux rien, c’est comme cela : l’école, ce n’est vraiment pas mon «truc. » Et ça, c’est dur à faire comprendre et à faire accepter à tous ceux qui ont charge de s’occuper de mes jeunes années : à leurs yeux, l’école doit me plaire, puisque je réussis bien, voire très bien, que je navigue en tête de classe, que je suis brillant élève. Cela doit forcément me plaire. Eh bien ! Non, désolé de vous surprendre et de vous décevoir, cela ne me plaît pas. Mais alors pas du tout. J’y passe les trois quarts de mon temps à attendre que les autres aient compris.
J’y végète dans l’ennui.

École, collège lycée … Je n’en vois pas le bout.
Cependant, j’aime apprendre. J’ai réellement cette « soif de savoir » qui prédispose, je l’espère, aux belles réussites. Mais mon rêve de toujours serait d’être déscolarisé et de m’inscrire à un cours par correspondance. Pour fuir le désœuvrement à l’école, m’évader de la morosité futile des cours, gommer le spleen de journées potentiellement passionnantes et gaspillées à attendre que le temps passe et que la fin de l’heure sonne … Mais comme je suis le seul à partager cette idée, elle n’a bien sûr pas grande chance d’aboutir. Pourtant, je suis persuadé que j’apprendrais aussi bien, voire mieux, et surtout beaucoup plus vite et donc davantage, à mon rythme – rapide – et avec un intérêt décuplé . Mais cela semble poser d’autres problèmes que je ne devine que vaguement, et sur lesquels je n’arrive sans doute pas à poser les mots qu’il faut puisque je ne suis pas convaincant.
Déscolarisation… Éternel et redondant sujet de vaines disputes avec maman, lesquelles se closent à chaque fois sous les coups de boutoir répétés du sacro-saint « principe d’autorité » qu’elle brandit invariablement lorsque sa patience est à bout. Mais je la comprends un peu : Si elle se contentait d’attendre que mon réservoir d’arguments s’épuise, cela ne prendrait jamais fin !
Et puis, je me rends bien compte aussi que les quelques élèves de ma connaissance qui ont suivi cette voie n’avaient pas mon profil et se trouvaient en butte à d’autres problèmes.
Alors, donc est la solution ? MA solution ?

Et mes camarades ?
Ce serait trop beau si je retrouvais tous mes meilleurs copains de l’an passé… Faut pas rêver. « Ils » se donnent tellement de mal pour « casser » les classes d’une année à l’autre qu’ « ils » y réussissent chaque fois à la perfection. Peut-être un peu moins dans le cycle des « précoces » auquel j’appartiens pour cette troisième et ultime année de collège. Du moins je l’espère.
Et pour sûr, il y aura en plus des « nouveaux » dont il faudra m’accommoder vaille que vaille. J’espère qu’ils aiment le foot !
« Ils » … c’est pour moi l’ « ADMINISTRATION » dans ce qu’elle a de plus impersonnel, de plus inhumain, de plus déconnecté de la réalité quotidienne des élèves quoi qu’on en dise, et j’y fourre pêle-mêle directeur, professeurs et surveillants mélangés. Bref, tout ce qui gâte le séjour au collège, tout ce dont tout le monde se passerait volontiers.

En plus, Théo change de cycle, et Quentin est parti s’installer en BELGIQUE. Mes meilleurs copains… Heureusement qu’il me reste Régis…
Ah ! Les parents et leurs déménagements, leur prurit du changement et leur soif d’autres enchantements … S’imaginent-ils les souffrances – souvent tues et cachées – de leurs enfants qu’on arrache ainsi à tout un tissu relationnel qu’il leur faudra recréer en repartant de zéro ?
Pauvre QUENTIN, tu vas me manquer, tu sais, mais je ne t’oublierai pas. On se disputait parfois, souvent même, tu n’étais pas toujours très … gentil, en raillant ma petite taille, en ironisant sur la modestie de mes centimètres, me traitant cruellement de « nain de jardin », et autres aménités de même veine. Cela te faisait t’esclaffer, mais me blessait et me faisait souffrir à un point, tu ne peux pas savoir … J’en pleurais. Souvent. Oh ! Pas devant toi. J’évitais un max. On a sa fierté, n’est-ce pas ? Et pour continuer de plus belle, avec un total manque de tact qui me surprenait douloureusement, tu te fiais à mon rire.
Mais il était jaune et forcé.
Pourquoi ne l’avais-tu pas compris ?

Néanmoins, je conserverai dans ma mémoire les bons moments que nous avons passés ensemble: finalement, ce sont les plus nombreux. Je ne t’en veux pas. Je ne t’en veux plus. Pour preuve : nous avons réussi à faire la fête ensemble avant ton départ. Te souvient-il ? Nous échangions nos impressions de lecture : Tu m’avais fait un éloge dithyrambique de Christian JACQ, égyptologue réputé et écrivain reconnu pour les ouvrages duquel tu t’étais pris de passion. T’entendre évoquer « Le Juge d’Egypte » – trois volumes ! – ou « La Pierre de Lumière » m’a donné l’envie de me les procurer. Ainsi, quand je m’y plongerai entre deux leçons ou devoirs, cela me sera l’occasion de repenser à toi…
Quand nous nous sommes quittés, sur le seuil de la maison, j’avais le cœur gros comme ça et les larmes au bord des yeux…

Et puis, pour gâcher le tout, j’imagine aussi le regard austère du directeur essayant en se haussant du col de dominer la foule des élèves pour faire l’appel… Avec sa barbe noire il m’impressionne et me fait penser à un pirate, à un ayatollah ou à je ne sais quel taliban, – « Le dernier des Mohicans »… « le dernier des Talibans » ! – Cela ferait presque le titre d’un livre …

Mon pouls s’affole, la respiration s’accélère, je me sens devenir moite. J’ai les extrémités glacées et le souffle court. Je suis mal. Vraiment mal, à en avoir des bourdonnements d’oreilles. Et personne pour comprendre cela.
Pourtant rien ne devrait me stresser de la sorte. Je m’en soûle à force de me le répéter : tout me réussit, et j’ai tout pour être heureux. C’est sans doute exact puisqu’on n’arrête pas de m’en égrener la litanie, de m’en rebattre les oreilles.
Tout, oui, sauf « ça » :
Dans quelques jours, c’est la Rentrée.
Et cela m’accable vraiment.

Mon Dieu ! Qu’est-ce que cela doit être pour les autres, les élèves qu’on dit « mauvais » ? Les faibles, les cancres, ceux qui n’y peuvent mais, les paresseux, les fainéants, indolents et négligents ? Les « mal vus » ? Je les imagine confits dans un noir pessimisme, renforcé encore par la dramatique reprise de conscience au seuil de septembre de leurs propres manques et faiblesses : Pour une matière ou deux qu’ils apprécient peut-être, – tels l’EPS et la techno -, combien d’autres qui ne leur sont que sources de difficultés, de notes glaciales et de soucis quotidiens, révélateurs traumatisants de médiocrités désespérantes.
C’est vrai, de ce côté-là, j’ai de la chance, et cependant … Dans quelques jours, c’est la Rentrée.
Et cela me désespère profondément.
Et « je stresse ».

En dépit de moi, mon humeur s’altère et m’attire moult remarques désobligeantes de la part de mes parents et de ma sœur SARAH. Eux non plus ne s’habituent pas à voir chaque année à pareille époque la jovialité estivale de leur ALEXANDRE chéri se muer en grognements bougons et en borborygmes incompréhensibles. Je deviens tendu, encore plus nerveux que d’habitude, désagréable, irritable, presque agressif parfois. Papa a beau me passer affectueusement la main dans les cheveux, l’air de dire : « je n’ai pas ressenti ce que tu ressens, mais je comprends … », maman a beau redoubler de câlins, me serrer contre elle et me gâter de bisous, cela reste des antalgiques cache-misère : ça adoucit, mais ça ne guérit pas.

Même SARAH, y met du sien, redouble de tendresse et me gâte d’attentions. Elle mérite bien le gâteau au chocolat que je prends la peine de lui confectionner aujourd’hui à l’occasion de sa fête ce 15 août.
– Je t’aime bien SARAH, tu sais. Pour tout dire, je t’adore et j’ai de la chance de t’avoir à mes côtés. (Mais c’est vrai aussi dans l’autre sens, n’est-ce pas ?) Et il n’y a que ceux qui n’y connaissent rien, les superficiels et les nuls, pour se leurrer à nos chamailleries fraternellement affectueuses et oser croire qu’elles constituent l’exutoire d’une mésentente réelle. Fredaines et calembredaines !
En plus, tu as de la chance : La RENTREE dans ton lycée est différée. Veinarde !

Quant à ton gâteau, tout l’art de la chose sera pour moi de savoir le cuire juste à point, sans qu’il ressorte du four à moitié pâteux, sans qu’il y prenne un coup de chaud … Pas si facile. J’ai pas l’habitude, tu sais. Si j’y arrive je me ferai maître-queux pour échapper aux interminables études qui me guettent inévitablement au coin de mon avenir et j’irai faire fortune aux États Unis dans la Cinquième Avenue !

Il n’est pas jusqu’à mon ancien professeur de français qui essaye à sa manière de me maintenir le moral hors de l’eau. Il m’a expliqué dans un texte qu’il ma consacré, qu’il exorcisait, étant jeune, ses gros chagrins d’enfant en tenant un « JOURNAL », à une époque où on quittait sa famille à onze ans pour ne revoir les parents que quatre ou cinq fois par an.
J’essaye d’imaginer cela… Ce n’était presque pas la peine d’avoir une famille. Quelle vie ! En de telles conditions, même SARAH viendrait à me manquer …
Ces pages d’ailleurs, quand je les relis, me font une drôle d’impression, et me semblent avoir été extraites de ce qui pourrait être mon propre « JOURNAL », mais qui n’existe pas encore, bien sûr. C’est sans doute pour cela qu’il leur a donné ce titre un peu sibyllin de « MEMOIRES DU FUTUR » …

Un « journal » qu’il dit … Et quoi encore ! Mais quelle drôle d’idée ! Il n’y a que lui, vraiment, pour me sortir des trucs pareils ! Pourtant, il m’inspire assez confiance pour que j’accorde du crédit à ce qu’il raconte.
Ainsi donc, je deviendrais un « diariste » ? Il paraît en outre que cela peut un avoir un effet « thérapeutique » que d’y concentrer ses craintes, ses déceptions, ses peines et ses angoisses secrètes, ses joies et ses bonheurs aussi, en les pressant comme des olives bien mûres jusqu’à la coulée de l’huile écrite. Si cela a vraiment valeur de médecine pour mes bobos de l’âme, mes parents sont bien placés pour m’en dire davantage à ce sujet. Je leur en toucherai un mot à l’occasion. Tiens, maman par exemple, cela la changera de ses petits vieux de BOISVIGNAL …

On y transcrit, m’explique-t-il, ce qu’on veut, quand on veut, en parlant avec sa propre langue, sans crainte d’être jugé sur sa qualité puisqu’il n’est destiné au départ à n’avoir d’autre lecteur que son auteur. On y coule ses sentiments ou ses ressentiments dans le moule des phrases, en caressant les mots ou en les massacrant au gré de ses humeurs. En quelque sorte un soliloque sans témoin mais qui permet de renouer avec soi-même, si j’ai bien compris. En somme, si cela ne modifie pas le cours des choses pour autant, il me sera peut-être plus facile ainsi d’en vivre le quotidien.

Il paraît qu’il y a dans le commerce des « livres » spéciaux destinés à cet usage : des pages « pleines de vide » accueillant.
Certains seraient même protégés par une serrure…
A moins que je ne fasse cela sur mon ordinateur ?

Et puis, je n’ai jamais eu le stress de la page blanche. La page blanche, réflexion faite, est rassurante comme un rêve. Elle est vide de toute médiocrité. Vierge de toute imperfection, elle est en attente d’un texte réussi « boosté » à longueur de lignes par la sincérité des émotions et le besoin aussi impérieux que délicieux de les souffler avec bonheur dans la bulle des mots. Elle vibre de potentialités et se trouve déjà belle de ses richesses futures. Tout est réalisable dans une page blanche. Je sens que déjà j’aime les futures pages blanches de mon journal !
C’est après que cela se gâte, m’a précisé mon professeur. Les limites surgissent brusquement : Cette souffrance subtile de découvrir sans fard ni paupières de quoi on a été capable. Que sera mon « journal » ? Texte unique et premier préalablement mûri et patiemment médité, ou ultime jaillissement de tentatives successives ?

Mais voilà que je m’exprime déjà comme si j’adhérais à cette idée. Holà ! Pas si vite !
De prime abord cela ne me dit rien du tout et me semble même un tantinet farfelu…
Une idée farfelue qui vient d’un prof atypique ? Ce n’est peut-être pas si farfelu que cela après tout, et paraît même empreint d’une certaine logique. Faudra quand même que je réfléchisse un peu plus longuement avant de jeter trop vite cette idée aux orties… De plus, comme j’ai spontanément une très belle écriture agrémentée d’un sens inné de la présentation irréprochable, j’imagine sans peine que je prendrai certainement beaucoup de plaisir à feuilleter un tel « journal » au fil des semaines … au fil des mois … Si je m’y adonnais, de cette gymnastique peu à peu mon esprit prendrait l’habitude avec une facilité croissante, et dans l’entrelacs de mes phrases je tisserais en camaïeux colorés mes joies et mes peines habillées de mots à peine choisis, qui tomberaient de plus en plus aisément sous ma plume avec une précision chirurgicale : « Le pied ! »

Une fois de plus je m’égare complaisamment en délicieux vagabondages dans le frais maquis de mes pensées, inventant le meilleur après avoir ressassé le pire. Inestimable richesse d’une l’imagination débordante : La mienne. Cela me fait du bien et me calme, mais ne m’éloigne que peu de temps de cette nauséeuse et persistante sensation de l’imminence de LA RENTREE.

Le compte à rebours s’impose, obsédant, lancinant :
J moins deux…
J moins un …
* * *
*

Et me voilà assis en classe.
Devant, comme toujours, puisque je suis ‘petit’ !
Tout s’est – hélas – déroulé comme prévu : le stress à la consultation des classes, la déception à la découverte de mes nouveaux professeurs, – que des « féroces » et des « insipides », bien sûr -, la douleur de ne pas revoir certains de mes meilleurs amis, l’œil glacé du nouveau surveillant général. Je me surprends à regretter l’ancien d’il y a deux ans, dont la voix de stentor pourtant emplissait les couloirs et traversait les murs.

Et les minutes qui s’écoulent, lentement, mais lentement …Quelle « galère » ! Dix mois à « tenir » comme cela ? Cours… récréations … études … devoirs … leçons … contrôles … notes … bulletins … gronderies … remarques … « sermons » …
J’y arriverai pas ! Au secours !

Mon Dieu ! Que la vie est dure pour les jeunes ! Comment peut-on exiger cela de moi à un âge où les journées sont faites encore pour « s’éclater » ? Les adultes en pareille situation, tragiquement écartelés entre devoir et bonheur, finissent souvent en dépression. Mais moi je ne suis qu’un enfant. Je n’ai pas cette ressource. Je me sens d’une tristesse abyssale, près à fondre en larmes.

Dehors, la douce lumière qui pleut sous l’azur radieux d’un ciel encore de vacances avive mon désespoir. Ma mémoire, facétieusement fertile de créativité spontanée parodie VERLAINE et PAUL-JEAN TOULET :

« Le ciel est par-dessus Aubenas,
Si bleu, si calme,
Un arbre dessus mon hamac
Berce sa palme… »
Mais moi, j’ai le cœur gros …

« En vacances aux meilleurs moments,
Quand l’ombre est rouge sous les roses
Et clair le temps,
Prends garde à la douceur des choses … »
Mais moi je sens battre pour bien des causes
un cœur en peine soudain trop lourd… »

De mes bonheurs perdus me reste cependant l’apaisant parfum d’une douce nostalgie « allô maman, bobo … » Les petites copines de l’été étaient si mignonnes avec leur carnation de pétales de roses ou leur teint caramel … La mer si caressante, le sable tellement blond et le soleil si câlin dans l’arrière pays niçois entouré de l’affection des miens …

Et moi, je suis ici, à me morfondre pendant ce cours interminable ! Dire qu’il y a des inconscients, – des adultes, bien sûr -, pour dire et répéter que la jeunesse est le plus bel âge de la vie !
Pour tous ? Que non !
Quelle fadaise ! Quelle sottise !
C’est vrai, oui, deux mois par an !

* * *
*
-« ALEXANDRE, tu rêves !
Répète un peu ce que je viens de dire ! »

Répéter ? Même plus qu’ « un peu » ! Pour ça, oui, pas de problème : J’étonne toujours mon petit monde par ma capacité à faire avec succès ‘trente-six choses’ à la fois : J’ai, mine de rien, l’imagination studieuse, la rêverie attentive et la dissipation vigilante. Le professeur, étonné, en est pour ses frais et semble quasi déçu de n’avoir pas réussi à me « coincer. »
C’est donc « tant pis » pour lui, plus que pour moi ! Un ancien n’aurait pas commis pareille erreur. On voit bien que c’est un « nouveau prof » qui ne me connaît pas encore … Cela lui donne une petite circonstance atténuante, mais il ne faudrait pas qu’il s’imagine pour autant que son cours m’intéresse ! Bon, à quoi vais-je tuer le temps à présent ? A songer et à rêvasser, je ne dérangeais personne; et pourtant je me suis fait houspiller.
C’est fort désagréable. Et tout aussi injuste.
Je vais donc bavarder pour changer. Au moins il aura de quoi râler…

-« ALEXANDRE, tourne-toi et tais-toi !
Répète un peu ce que je viens de dire ! »

Encore ?
L’apprend pas vite celui-là. N’a pas dû être bien « précoce » dans sa jeunesse. C’est notre différence.
Allez, c’est bon, ça va : Pouce ! je vais consentir un effort et faire semblant de m’intéresser à ce qu’il raconte, assis sur le bureau, son manuel en mains, les jambes pendantes, le verbe aussi monotone que le propos qu’il habille…

Et, souriant, charmeur comme je sais l’être, en un minois irrésistible d’enfant modèle soumis, l’œil de velours et l’air concentré, je lui coule, contraint et faussement résigné, le regard attentif qu’il appelait de ses vœux.

Dix minutes de cours, deux rappels à l’ordre.
Il y en aura d’autres.
Nous n’en sommes qu’à la RENTREE… –

_________ F I N _________

pour ALEXANDRE
FRANCIS STUMBAUER
« MEMOIRES DU FUTUR »
AOUT 2003